Les phrases tombent et se plaquent contre nos oreilles, la poésie se diffuse : Iraka fait son entrée.

La voix grave, il nous conte ses histoires. Les images abstraites se mêlent au flow ralenti de l’auteur qui tire toute sa singularité de son phrasé.  Entre rap & slam, chanson & poésie, son style sans équivoque semble tracer sa route au milieu des méandres du HipHop. De nos jours les courants musicaux s’offrent plus de liberté, mais il semblerait que l’artiste n’ait pas attendu cet effet de mode pour suivre sa propre identité et la défendre. Un combat qui en valait la peine puisqu’aujourd’hui ses projets suscitent l’intérêt. Un goéland a appris à voler, celui-ci viendra prochainement se poser sur scène pour déployer toute sa splendeur. En guise d’introduction, quelques clips ont été diffusés sur le net et nous avons souhaité l’interviewer.

 

 

Pourriez-vous vous présenter à l’aide d’une métaphore ?

Je pense que je suis un chimiste du langage.

 

Nous allons continuer sur une autre métaphore, celle tirée du nom de votre album « Livingston », en référence au roman Jonathan Livingston le goéland de Richard Bach. Pouvez-vous nous en dire plus sur le choix de ce titre et pensez-vous que la notion de clan nuit à la notion de liberté ?

J’ai lu ce roman il y a plusieurs années, cela m’avait marqué.
Cela raconte l’histoire du Goéland qui, plutôt que de vivre avec ses pairs et d’accepter sa condition de goéland destiné à vivre pour se reproduire, se passionne pour le vol et l’amélioration de sa technique. C’est par son attirance pour une pratique « artistique » de son vol qu’il devient marginal et est amené à quitter son clan.

 

On pourrait rapprocher cette notion de clan à une notion de communautarisme ne permettant pas de s’élever, de faire ses propres choix et d’accepter la différence. Ainsi, pensez-vous que la notion de clan nuit à la notion de liberté ?

Je pense que oui. Le clan c’est revendiquer une appartenance, et « appartenir à » c’est ne pas être propriétaire de soi. Les clans reviennent à la mode d’ailleurs…

 

La pochette de l’album dispose d’un côté « Binaire » : eau lisse d’un côté et plus mouvementée de l’autre. Pourquoi un tel choix graphique ?

 

 

On voulait évoquer un côté cassette, sampling, avec des endroits où le visuel saute et se déforme. Il y a pas mal de morceaux de l’album qui ont été inspirés ou conçus à partir de samples. C’est ce qu’on souhaitait évoquer.
Et effectivement, il y a cette idée de partir d’un élément très concret, naturel : l’eau, qui tend ensuite vers une abstraction puisque sur la partie gauche, c’est presque des lignes.

 

« Arabie 2.0 » et « Insul X » sont les deux premiers extraits de l’album, pourquoi?

« Arabie 2.0 » est sorti avant l’album. Ce titre a tout pour ne pas être un single : il est un peu tortueux, il n’y a pas de refrain et c’est un texte assez poétique. Il est très cohérent et dispose d’images planantes avec des déambulations dans Marseille, c’est une esthétique peu commune.
Ce titre n’est pas un « Coup de poing » pour lancer l’album, mais plutôt une rampe de lancement.
Ce sont des choix de label.

À l’inverse, pour la sortie de l’album on a opté pour « Insul X ». C’est le seul featuring de l’album : Grems. Ce morceau est assez tranchant, assumé et accrocheur. Il n’y avait pas meilleur choix pour lancer l’album et profiter de l’influence de Grems. On va d’ailleurs avoir une diffusion sur MTV. Le clip est réussi même s’il est fait avec des bouts de ficelles. Ce morceau tient bien la route et on a eu des bons retours.

 

 

Grems et vous c’est une amitié artistique qui est née il y a plusieurs années avec « Olympe Mountain ». Pouvez-vous nous parler de cette connexion et de vos débuts ?

Avec Grems, nous nous connaissons depuis le début des années 2000 et même un peu avant. On vivait à Mérignac à côté de Bordeaux, là où j’ai commencé la musique. Lui était déjà entre Paris et Bordeaux il me semble. Nous avions des amis en commun, beaucoup de personnes actives dans le HipHop à ce moment-là.

Suite à plusieurs années de productions, de compilations, et des projets à droite et à gauche, les Mcs et beatmakers les plus impliqués de la région ont fini par fonder un groupe. C’était la naissance de « Olympe Mountain ». On s’est tous reconnu dans la même mouvance et nous vivions tous assez proches les uns des autres. Nos appartements étaient à dix minutes, donc nous nous voyions souvent.

Comme on commençait à se connaitre depuis plusieurs années et que nous avions une bonne liberté d’écriture et d’enregistrement, chacun se faisait confiance. Chacun venait avec son texte et, mis à part l’envie de faire un morceau cohérent et beau, on n’intervenait pas sur les textes des uns et des autres. La liberté d’écriture était préservée, chacun disait ce qu’il voulait. Grems était dans des choses plus rapgame, crues, c’était son style. On avait un autre pote qui avait une écriture très alambiquée, très littéraire par moment. Moi j’étais dans de la poésie plus abstraite et à la fois assez tranchée. Chacun avait ses caractéristiques. Il y avait un bon état d’esprit dans le collectif. « Olympe Mountain » a ensuite donné lieu à un album, qui n’a pas été gravé mais qui était en téléchargement libre.

 

Puis ensuite, il y a eu la séparation parce que je suis parti. Il y a aussi eu des embrouilles internes. Chacun a continué sa vie, mais depuis, avec Grems, on a gardé le contact. On s’est recroisé il y a plusieurs années à Bruxelles. En fait, initialement on avait fait deux feats sur l’album. On a gardé uniquement le deuxième avec lequel on était plus en accord. L’autre a été mis au placard.

Grems est quelqu’un avec qui j’adore collaborer. On se connait bien et sa manière de travailler est très spontanée. On se fait tourner quelques instrus et assez vite on pose. Il y a une bonne confiance. Le plaisir de la création est vraiment omniprésent.

 

Pourriez-vous choisir un titre de l’album et nous raconter son histoire ?

Je préfèrerais que ce soit toi qui choisisse le morceau dont on va parler (rires).

Alors on part sur « Le Gland » !

« Le gland » c’est inspiré d’une nouvelle de Jean Giono, « L’Homme qui plantait des arbres ». C’est une courte nouvelle qui doit faire trente pages environ. Cela se lit très vite et c’est magnifique. Cela retrace l’histoire d’un gars qui vit dans une colline aride et passe ses journées à se balader et à planter des glands un peu partout. Il fait cela pendant 5, 10 ans. Et en fait, à force d’acharnement, cela refait pousser des forêts. Je caricature un peu parce que Giono le raconte mieux, mais l’idée est là.

Lorsque j’ai fini de lire cette nouvelle, j’ai commencé à écrire un petit poème avec pour idée principale « Les petits gestes insignifiants, s’ils sont maitrisés et s’ils ont une raison, font de grandes choses ». J’étais en possession d’un poème avec quatre strophes. Je ne sais plus par quel biais, mais j’avais une instru que j’avais faite à partir d’un sample d’une musique péruvienne. J’avais une petite boucle qui tournait et à partir de cette boucle j’ai fait une maquette. J’ai posé ma voix sur ce sample péruvien.

En écoutant le résultat, j’ai trouvé le rendu intéressant mais la musique ne me satisfaisait pas. J’ai donc transcrit la musique du sample et j’ai demandé à un pote, Julien, s’il pouvait rejouer cette musique au piano. Cela a évolué vers ce que l’on a aujourd’hui. Nous avons ajouté une variante et deux trois bases musicales. Le texte était déjà prêt pour cette musique.

On s’est posé la question de réarranger le morceaux dans la même lignée que ceux de l »album, en ajoutant de la batterie et des basses, mais on trouvait qu’il avait une bonne originalité en étant juste conçu de piano et de voix, de façon peu kitch. On a gardé cette symbiose piano-voix un peu foireuse, classique et presque ridicule avec ce mec qui dit « Je suis un gland », « je fais des trucs et je ne réussi pas, mais ce que je fais finalement fera des forêts parce que je me bagarre pour le faire ».

 

Vous parliez de Jean Giono tout à l’heure, qui est du Sud, de Manosque. Dans vos textes vous faites également référence à Marseille. Le Sud semble avoir apporté beaucoup de choses à vos albums. Est-ce que le fait d’avoir changé de région vous a permis de donner une nouvelle teinte à votre musique ?

Je pense que le fait de vivre dans le sud teinte mes textes mais je n’ai pas l’impression de revendiquer fortement ce côté Sud. En revanche c’est une trame de fond à laquelle je ne peux pas vraiment échapper. Il y a ce morceau sur le soleil et les Baumettes, celui-là est clairement marseillais et évoque l’esprit de vivre ici. Je suis imbibé de l’endroit dans lequel je vis, mais comme je le disais à d’autres journalistes, si je vivais dans le Nord-Pas-De-Calais, il faudrait tout de même que je fasse des chansons, donc je n’ai pas vraiment le choix que d’être quelque-part. Et l’endroit où je suis me colore.

 

Dans une interview vous dîtes « Je suis du genre à faire les mauvais choix si je ne m’entoure pas ». Pouvez-vous nous donner votre vision de ce qu’est un bon choix artistique et pensez-vous avoir fait les bons choix sur cet album? Comme vous travaillez déjà sur le prochain projet, quels sont les bons choix déjà faits sur ce qui a déjà été conçu ?

Quand je parle de « bon choix », je parle de direction artistique surtout. Je suis dans un rythme de création qui est un peu désordonné. Je pose tout le temps. Je crée beaucoup de morceaux. J’essaie d’écrire tout le temps parce que j’adore ça et que c’est ce qui me construit. J’essaie d’avoir tout le temps un nouveau morceau à écouter et ré-écouter, et à enregistrer. Par conséquent, j’ai beaucoup de matière.

Lorsque je dis « faire les mauvais choix et être entouré », c’est parce que, dans le passé, le tri de la matière n’a pas toujours été bien fait. Dans mes précédents albums, il y a peut-être des morceaux que je n’aurais pas du mettre. J’aurais peut-être dû patienter avant de les sortir. J’étais seul avec mon travail, donc enfermé dans mon art. Je fais les choix de mixages, de production. Je fais l’ensemble des choix, et finalement cela m’enferme.

L’opportunité que j’ai eue sur Livingston, et qui a été le point crucial de la sortie de l’album, c’est d’avoir mon pote Fred Nevchehirlian comme directeur artistique. Dès le démarrage de l’album je lui ai envoyé tous les morceaux. Il avait une vraie vision artistique qui n’allait pas à l’encontre de qui je suis mais qui, au contraire, a révélé une facette de ce que je peux faire ou être.

Cet accompagnement est le bon choix principal dont je parlais. Le point central c’était Fred et moi, puis le Label. Tout s’est construit et affiné par la suite.

Pour le prochain album, j’ai l’impression que cette expérience va m’être précieuse. Mine de rien, le fait d’avoir eu cet échange artistique avec Fred, est le moyens pour moi de comprendre ce dont j’ai besoin et à quel moment. Je sais aujourd’hui que je suis dans la phase dans laquelle je produis, j’écris et j’enregistre, sans trop me poser de questions. Il y aura ensuite un moment où je devrai faire appel à quelqu’un pour reprendre ce travail d’élagage et de direction artistique. Je ne sais pas encore qui, je ne me suis pas encore posé de question et il est encore trop tôt.

 

Vous avez des prochaines dates de concert bientôt. Ainsi, pouvez-vous nous parler de votre live?

La prochaine date, c’est le 11 octobre à la Criée, à Marseille. Ce sera en première partie de Hippocampe.
On a eu l’occasion de se roder sur le live depuis un an et demi. On est en duo avec Miosine, l’arrangeur de l’album. Il m’accompagne sur le live. Il joue un peu de guitare et lance les pistes. Il est entre le DJ, le beatmaker et le musicien et on s’entend vraiment bien.
Sur scène, on reste dans les teintes de l’album. On essaie de jouer les morceaux de la manière la plus transparente possible. Cela ne veux pas dire que c’est la bande son de l’album, mais on essaie de retrouver l’âme du morceau à chaque fois qu’on le joue. On passe des bons moments.

 

Souhaiteriez-vous ajouter quelque-chose ?

On a encore quelques clips qui vont arriver dans les prochaines semaines.
Par ailleurs, je suis super content de sortir cet album. Je suis aussi super content de l’accueil que l’on reçoit, c’est vraiment inespéré. On ne s’attendait pas à une telle réponse, surtout de la part de la presse. On constate un vrai intérêt pour l’album et on espère que cela va se prolonger sur le live. Ainsi, ça nous amènera sur le prochain album.

 

Pour l’instant il n’y a pas de date pour ce futur album ?

Non, pour l’instant je suis dans les premières maquettes. J’ai déjà une idée de la couleur que l’album aura. J’aimerais travailler avec de nouveau beatmakers, plus proches du rap et un peu plus « modernes ».

 

Comment choisissez-vous vos beatmakers ?

Ce sont plutôt des gens que je connais et qui connaissent mon travail. Il n’en faut pas beaucoup pour créer un morceaux. Il suffit d’un petit échantillon. La partie création est assez chimique: une instru parmi cinquante autres résonne en moi et m’amène tout de suite des mots. Quand cela me fait quelque chose comme ça, je sais que c’est déjà gagné. Je ne sais pas encore ce que ça va amener, mais cela va très vite.

C’est la partie la plus simple. Le plus dur c’est le réarrangement.

 

Nous vous conseillons fortement de venir découvrir l’artiste jeudi 11 octobre à la Criée à Marseille : Lien de l’événement

L’artiste s’y produira en compagnie de The Crush et d’Hippocampe Fou

Nous remercions Iraka pour sa grande disponibilité et le temps qu’il nous a accordé ainsi que Barbara Iannone pour la prise de contact et la transmission d’infos.

Cet article a été rédigé par :

Passionnée de HipHop français et de musique à textes, en charge de la partie rap du magazine depuis mes 11ans. Également CEO d'un projet innovant dédié au HipHop.

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