En 2014, lorsque l’EP Cooler Colors sort, Injury Reserve avait l’air d’un groupe de Hip Hop à l’allure banale. Un trio composé de deux rappeurs et d’un producteur exécutant des rimes moyennement techniques sur des instrumentaux Bom Bap. Pourtant, un an plus tard, leur mixtape Live From the Dentist Office sort munit d’une pochette qui interpelle les fans de Rap. Un fond cyan turquoise servant de décor pour y faire ressortir le portrait d’un homme à la peau pâle digne d’un Irlandais, tirant ses lèvres vers le bas pour exhiber ses grillz scintillantes. Cet homme n’est autre que le producteur Parker Corey. Un postulat étrange donc, qui lui aura offert le droit de faire la première de couverture. Dedans, une esthétique toujours remplie de batteries sèches combinées avec une dose d’expérimentations inattendues. Alors, quand Floss fait son apparition, le groupe s’est aseptisé de leur ADN des débuts pour basculer vers des flows et des mélodies plus prétentieuses. De ce fait, ils deviennent les étoiles montantes d’une scène semi-underground. De quoi nous faire bouillonner d’impatience avant l’arrivé de leur premier album.

Un EP en 2017 pour nous faire patienter, et nous voilà récompensés en ce mois de mai par l’œuvre éponyme. Autant dire que nous entrons dans un laboratoire où sont disposés de part et d’autre des liquides chimiques encore inconnus pour le commun des mortels. L’histoire de Nerds venus briser les codes établis sans tomber dans l’inaudible. La preuve avec le premier titre, Koruna & Lime, où les deux rappeurs que sont Richie with  T et StepaJ Groggs vient nous prouver que leur habilité lyricale est au sommet de sa forme. Ils nous confirment que le Jazz Rap est bel et bien fini pour eux, tout comme le Spazz Rap d’ailleurs, qu’ils se vantaient de faire sur le dernier projet. Car maintenant, on ne sait plus si une case est suffisante pour les ranger. Certes, des scratchs viennent perturber le morceau à la fin, mais les barres métalliques résonnant entres-elles sur des rugissements d’un homme aliéné apportent une énergie encore jamais entendue. De quoi prévenir l’auditeur de manière franche et directe.

Avez-vous déjà pensé à faire une ode à la voiture Testla ? Probablement que non. Du moins pas à travers la musique. Pourtant, c’est ce qu’ils entreprendront dans Jailbreak the Tesla. Accompagné du rappeur Aminé, un guide complet sur la façon d’hacker le bolide nous est exposé avec humour. Entre références à Elon Musk ou aux logiciels de craquage, tout y est traité. Cependant, le travail ne serait qu’à moitié fait si la production n’était pas constituée uniquement de bruitages de dérapages et d’ouvertures de porte. Pour rester dans les concepts innovants, Jawbreaker est un critique de la mode vestimentaire qui pullule sur les réseaux sociaux en manipulant les utilisateurs comme des produits de marketing. L’idée a de quoi faire peur. Pour autant, un sarcasme bien placé et une production aux petits oignons.

Pas d’inquiétude, les deux hommes ont aussi quelques tourments à nous narrer. What a year it’s Been est une rétrospective sur l’année 2018 où ils ont du affronter la célébrité, parfois avec dégout lorsqu’ils ne voient plus leur proches à cause des tournées ou avec joie quand les salles se remplissent. Tout le génie de ce morceau réside dans cette dynamite prête à exploser dans les secondes qui suivent. Un chant de sirène vient nous bercer et nous faire entrer dans une mélancolie profonde. La voix de Richie se déforme au compte goutte pour prendre part à la production lorsque les batteries s’affolent. On jurerait même entendre le Kanye West d’808s & Heartbreak sur quelques chants dissonants. Quelques titres plus tard, Best Spot in the House s’empare du même créneau avec des propos très personnels sur les fautes que les deux rappeurs ont commises. Ils se tournent vers un sujet délicat : le décès de leurs proches. Les doutes, les peurs, les erreurs. Une attitude solennelle et réfléchie permettant aux hommes de se repentir. 

A côté de cela, la ballade New Hawaii cortégée par une talkbox toujours aussi efficace s’invite de manière inattendue sur un morceau les faisant sortir, d’une nouvelle manière, de leur zone de confort. Des morceaux plus orthodoxes comme Three Mens Weave et son saxophone siffleurs ou Gravy n’ Biscuits aux airs de salsa donnent un pied à terre, nous rappelant leur empreinte des débuts. Sans compter la contribution imprévisible de Freddie Gibbs sur Wax On où il se prête au jeu de la déformation de voix et JPEGmafia qui déverse sa testostérone sur GTFU pour clamer leur indépendance musicale. Le pas de trop serait peut-être le concept de Rap Song Tutorial où on nous explique comment composer un morceau. Un humour taquin pour démontrer la facilité à construire un titre et tout le manque d’originalité qui s’accumulent dans l’industrie. Un petit rire à la première écoute, mais une date de péremption très limitée. 

Vous l’aurez compris, il est complexe d’entourer le groupe d’une case aux formes symétriques. Pour autant, nul doute d’y percevoir une identité propre s’accrochant à leur peau à chaque projet. Leur évolution musicale aura eu une poussée phénoménale en seulement trois ans avec des expérimentations incomparables à ce qui a pu se faire dans le Hip Hop. Encore une fois, ils dépassent les limites de l’imaginable en amenant des architectures avant-gardistes aux courbes irrégulières. Finalement, la plus grosse déception réside dans cette frustration suscitée par des interludes trop courts qui auraient pu être exploités d’avantage, ou bien cette coupure désagréable au milieu du disque amenée par Rap Song Tutorial qui empêche d’avoir une écoute fluide du début à la fin. Mais ne soyons pas excessifs et apprécions la vue splendide qu’ils ont pris le temps d’assembler rien que pour nous.         

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