Passionnée de HipHop français et de musique à textes, en charge de la partie rap du magazine depuis mes 11ans. Également CEO d'un projet innovant dédié au HipHop.

S’il n’est pas un héros, comme il l’explique à travers son album « Mouhammad Alix », Kery James fait partie de ces artistes influents qui inspirent le respect. Icône d’une époque et d’un courant musical, on trouve des hommages rimés et rythmés à son effigie. Le rappeur Médine, par exemple, lui dédie le titre « Ali X » .

Véritable concentré de sagesse et d’intégrité, Kery James fait partie de ces hommes en lutte.

Du haut de ses 17 ans, il marqua l’histoire du HipHop avec son groupe Idéal J. La niaque au bord des lèvres, il endosse ensuite l’African armure et prend part à la Mafia K’1 Fry, ce collectif de rappeurs du Val de Marne composé, entre autres, du 113, de Rohff, ou encore d’OGB.

Puis il change de ton et opte pour un discours plus édifiant. Il raye de son vocabulaire le mot « Mafia », préférant le terme « famille ». Son micro n’est plus un outil pour cracher son mécontentement, mais un porte-voix visant à insuffler des vérités mesurées. Élan de droiture, prise de conscience, il se tournera dorénavant vers la diffusion de valeurs fortes sans pour autant perdre son côté revendicateur.

Dans cette lignée, il sera à l’origine du projet « Savoir et vivre ensemble ». Ce projet alternant entre HipHop et musique traditionnelle, visait à mettre en avant les valeurs de l’islam pour contrecarrer l’image négative délivrée par les médias à l’égard de cette religion. 

Loin des discours préconçus et des idées prémâchées, Alix Maturin a.k.a. Kery james, fait preuve de maturité et nous délivre un discours nuancé. Il fait partie de ces rares artistes qui analysent une situation dans toute sa complexité, sachant également pointer du doigt ses propres défauts, et ceux de ceux pour qui il lutte. Sa force actuelle : sa capacité à dépeindre la complexité de certaines problématiques et polémiques sociales.

Suite logique à sa carrière d’artiste, nous le retrouvons aujourd’hui au cœur d’une pièce de théâtre visant à déconstruire certains préjugés.

 

Avec « À vif », Kery James a souhaité créer un espace de dialogue, un lieu éphémère où s’affrontent deux visions différentes. Accompagné de Yannik Landrein, il fait tomber les amalgames avec un discours franc où les choses sont dites clairement. Véritable œuvre d’art, cette pièce offre au public la possibilité de se poser des questions sur des réponses toutes faites.

Dans cette pièce on retrouve l’identité, l’intégrité, l’impartialité et le charisme de Kery James. Le ton employé dans « Si c’était à refaire », son album de 2001, refait son apparition. Sous les projecteurs d’une salle de théâtre, l‘effervescence d’un public en liesse habitué aux salles de concert se transforme en écoute silencieuse. Au sein de l’audimat se mélange deux genres, peut-être bien les deux France dont parlent nos deux orateurs. La question est dorénavant posée : « L’état est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? »

C’est au cœur des quartiers nord de Marseille, au Théâtre du Merlan, que nos deux protagonistes sont venus réitérer leur discours. L’occasion fortuite pour Extended Player, de partir à la rencontre de ce personnage emblématique.

 

Tout en étant rappeur, de par vos textes, vous vous faisiez l’avocat de différentes causes. Vous aviez également le rôle de l’avocat dans la trilogie de Tandem. Peut-on parler d’une vocation ? Et quelle cause avez-vous choisi de défendre ?

Cela fait partie des deux métiers que j’aurais voulu faire : Journaliste et avocat. Ce sont deux métiers que j’ai finalement exercés à travers la musique.

Je parle, à peu près tous les trois mois, avec quelqu’un qui me délivre de bons conseils et me dit des choses toujours très pertinentes. Aujourd’hui encore, ce sujet est revenu sur la table. En septembre 2019, je compte reprendre mes études, parce que je n’ai pas le Baccalauréat. Je le vis mal (rires). Je vais le faire parce que pour moi, cela a une valeur symbolique, notamment dans mon engagement pour l’éducation. Il n’y a pas de symbole plus fort que de reprendre ses études. Je compte donc le faire et peut-être aller encore plus loin, aller jusqu’au barreau.

En ce qui concerne la cause que je défends, c’est celle qui me convient. On ne peut pas être de tous les combats. On ne peut pas s’engager sur tous les fronts, sinon on le fait à moitié. J’ai donc choisi une voie et j’essaie d’aller jusqu’au bout.

 

Avez-vous ressenti un certain impact suite à ses nombreuses représentations ? Quel était l’effet recherché ? Peut-on parler d’un bilan positif ?

Cette pièce a pour but de parler des préjugés, des clichés que l’on véhicule tous, et qu’on a tous un peu les uns envers les autres. Cette pièce parvient à faire tomber des clichés. Le simple fait que je défende la position du non, « L´état n’est pas le seul responsable de la situation actuelle des banlieues », est la première déconstruction d’un cliché. Beaucoup de gens, qui n’ont pas vu d’extrait de la pièce et n’ont pas vu non plus son pitch, sont surpris de me voir défendre cette position. Beaucoup de gens en témoignent. Ils disent qu’ils viennent avec des certitudes et repartent moins sûrs d’eux. Pour moi, c’est déjà ça de gagné.

 

À quelles réactions les plus étonnantes et marquantes avez-vous été confrontés ?

Depuis qu’on joue, et on a joué la pièce à peu près 90 fois, les gens se lèvent. Standing ovation. C’est rare dans le théâtre aujourd’hui. Dans cette pièce, on est dans une dynamique positive. On a joué trois semaines au théâtre du Rond-Point, cela a tellement bien marché qu’on a prolongé sa diffusion. Là, on a une tournée qui fini fin avril. On reprend une deuxième tournée entre janvier et avril 2019. C’est une pièce qui parle aux gens. Je pense que ce n’est pas parce que je suis un bon auteur, ou parce qu’on est de bons acteurs, que cette pièce parle au gens. C’est parce que c’est une pièce dans laquelle les choses sont dites. C’est un sujet qui concerne les gens. À la fin de la pièce, c’est comme une thérapie et je crois que c’est pour cela que les gens se lèvent chaque soir.

 

Pour vous, chaque soir a-t-il sa spécificité ? Y-a-t-il des représentations qui vous ont tenu plus à cœur que d’autres ?

Les salles sont différentes et les publics également. C’est plus fin que dans la musique. Dans la musique, on voit vraiment la différence entre un public hyper chaud et un public tiède. Au théâtre, c’est plus fin. Par exemple, hier, j’ai senti les gens moins dans la profondeur. Comme dans tous textes il y a des sous-textes et des trucs très très profonds. Il y a des artifices un peu humoristiques qui vont interpeler le spectateur et l’accrocher. Hier, les gens étaient plus sensibles à ces artifices qu’à la profondeur des arguments. Cela dépend des salles et des publics.

 

La pièce a certainement dû générer des débats, Y-a-t’il, après coup, des arguments que vous auriez ajoutés ou des modifications que vous aimeriez apporter au texte ?

Cela arrive qu’on ajoute des références à des événements récents, d’actualités. Mais cela fait un moment que je n’ai rien rajouté dans la pièce. En fait, il faut comprendre que c’est un sujet dont je parle depuis 20 ans. Donc je connais un peu le sujet. Je ne vais pas le découvrir et le redécouvrir chaque mois.

Et puis le texte est difficile à bouger. On fait un travail d’improvisation, mais jamais dans le texte, plutôt dans la manière de recevoir, de dire les choses. Le texte est vraiment difficile à bouger, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Certaines fois, cela m’arrive de vouloir rajouter une phrase, et cela s’avère très compliqué. J’ai l’impression de bouleverser tout l’équilibre du texte.

Je crois que tout est dans ce texte. Tout n’est pas défendu avec la même insistance et la même profondeur, mais tout y est au moins une fois.

 

Comment avez-vous écrit cette pièce  ?

À l’origine, c’était un scénario de long métrage. Puis après j’ai essayé de me mettre dans la peau des participants en me disant : « qu’est-ce que je dirais pour remporter cette joute verbale ? ». Il faut comprendre aussi que c’est une pièce sur l’éloquence. Donc ce n’est pas toujours le fond qui prime, mais aussi la forme.

 

Pour finir, quels sont vos futurs projets ?

J’écris beaucoup pour le cinéma en ce moment. Je suis aussi rentré en studio pour un nouvel album qui sortirait normalement en octobre, un album très rap. La tournée d’ « À vif » continue jusqu’en avril et reprend en janvier 2019. D’ici là, j’espère avoir trouvé une autre bonne idée pour écrire une nouvelle pièce, pour jouer en septembre 2019.

Si par le passé, Kery James a endossé le rôle du moraliste, il change aujourd’hui sa manière de procéder et s’élève au rang de ceux qui apportent des arguments, des pistes de réflexion pour laisser libre au cours au point du vue de l’auditeur. Les messages préconçus se font la belle et l’artiste gagne une fois de plus en mérite.

 

Nous remercions Kery James, pour le temps partagé, Yannik Landrein, pour les anecdotes racontées, Perrine et l’équipe du Merlan pour l’accueil et l’opportunité.

 

Pour finir, nous vous laissons en compagnie des trois textes fondateurs de « À Vif »:

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