Melan est l’artiste à qui l’on décernerait bien la palme de l’album le plus touchant pour « La vingtaine », avec juste derrière, Scylla, qui nous fait chialer à chaque fois qu’il passe sur scène.

Melan est de Toulouse. À croire que là-bas le rap est une extériorisation de mal-être, un crachat de rage bien écrit, une révolte empaquetée dans des rimes ciselées. De la Bastard Prod à Melan, en passant par l’ensemble des artistes d’Omerta Musik, la région nous comble de rap à textes, sombres, mais pas pour autant négatifs, ni même pessimistes. On sent que les gars se lâchent après un verre de  trop. On ne va pas s’en plaindre, ils peuvent nous compter parmi leurs fans, et cela depuis quelques années maintenant.

Melan n’est pas bien vieux, mais la dose de vécu qu’il partage dans ses morceaux ne peut que laisser transparaître la grande âme qui se cache derrière son parcours. Il manie la langue française, tout comme l’espagnol, avec brio. Et sur scène, c’est un beau bordel saupoudré d’énergie, de hargne, de boissons, et d’émotions. Une spéciale pour son titre « Outro » qui nous a fait frémir au Scred Festival tout comme  vendredi dernier au Molotov.

Cela doit bien faire 3 ans que nous essayons de capter l’artiste et son équipe, DJ Hesa et CapDem. On a fini par y arriver, un soir très tard, après la programmation de taille que nous avait concoctée Dj Djel et Alban d’Otake et de New Castle, pour la release de la Mixtape « Qui prétend faire du rap français ?»

Bercés par le Rhum distribué sur scène puis par le Bayleys de Hesa, les deux acolytes ont répondu à nos questions avec sincérité, naturel,  désinvolture et une pointe de mise à l’amande. Les médias ne sont pas leur tasse de thé, alors ils veulent des questions qui sortent du lot, et on les comprend. Pas de chance pour nous, l’interview n’est pas préparée, on est pris au dépourvu, mais un peu trop alcoolisé pour ne pas en profiter.

La discussion démarre sur les questions que les journalistes lui posent habituellement et notamment le sujet des présentations. Pour Melan, se présenter n’a pas grand intérêt. Même si nous sortons tous « du trou du cul du monde » comme il dit, les artistes n’ont pas tous envie d’être connus et c’est son cas. Il ne fait pas partie des rappeurs fiers de se présenter, il s’en fou.

Donc autant entrer dans le vif du sujet puisqu’aucune question n’a été préparée. Aborder le titre qui nous a le plus frappés dernièrement, « Outro».

Comment le titre « Outro » est-il né?

Melan : Franchement, c’est la première fois que je vais le dire. J’ai écouté le morceau de Brav «Post scriptum», et qui a été interprété par Kery James. Je suis tombé sur la vidéo piano-voix tournée dans une gare. À l’époque je ne connaissais même pas la version de «Post Scriptum» interprétée par Kery James. Cette chanson m’a donné de la force pour faire quelque chose à ma manière, quelque chose de fort qui me ressemblait vraiment. Ça m’a ouvert une porte et je me suis mis à écrire ce titre sur plusieurs semaines. Je voulais que cela soit uniquement du condensé. Ça a été long à structurer. Je peux écrire un morceau en une journée, mais, pour ce titre, je ne voulais pas que ce soit un morceau long. J’ai stoppé l’écriture, j’ai repris, j’ai stoppé. Je ne voulais que du condensé.

Il y a eu l’album «La vingtaine» puis «Abandon sauvage». On a l’impression qu’il y a eu un grand pas entre les deux, que vous avez grandit, que vous revivez. Est-ce que dans votre vie il y a eu un retour à la bonne humeur?

Melan : Il y a ça. Le rap « dark » est une boucle. À force d’en faire, tu ne t’en sors pas. Tu te niques toi-même le moral.

Hesa : Je ne trouve pas « La vingtaine » si négatif que ça. L’album est sombre, mais pas pour autant négatif.

Melan : Effectivement. Le titre « Yaya » est super positif par exemple. Il y a des choses très différentes, mais c’est vrai que l’album a une couleur très sombre.

Hesa : « Abandon sauvage » est peut-être plus abouti dans la démonstration de positif. On sent que Melan a envie de dire qu’il est heureux ou qu’il tend à l’être. Dans « La vingtaine », c’est latent : l’album est sombre, mais positif. Il y a des remises en questions vis-à-vis de l’alcool par exemple. Mais je pense que dès l’instant où tu te poses la question, tu te remets en question, au final c’est positif. C’est lorsque tu sombres dans ton truc dark que ça l’est moins. Si tu prends « La vingtaine » brut de décoffrage alors dans ce cas-là oui, c’est sombre.

Melan : J’essaie maintenant de passer un message pour me libérer. Et si je peux me libérer et essayer d’en libérer deux trois avec moi tant mieux. Je vais formuler mon message pour que l’on soit ensemble. Donc j’arrête le côté sombre. Enfin, ce n’est pas j’arrête, car j’ai des morceaux introspectifs comme « Outro », mais c’est différent, je prends un autre tournant.

Hesa : Il y a l’âge aussi qui doit jouer.

Melan: Oui en effet, je ne vis plus sur le canapé d’un poto. Je suis moins en galère et je n’ai pas envie de continuer à galérer, ni moi ni les autres. Je suis d’accord avec cette idée d’évolution. Il y a aussi les « Vagabons de la rime » qui sont en parallèle. Le 1 et le 2 sont sortis avant « La vingtaine », le 3 est sorti après. Et en fait, dans les « Vagabonds de la rime » il y a toujours eu des morceaux qui partaient dans tous les sens, de tous les styles. C’est vraiment éclectique. Du coup il y a déjà ce côté plus positif dès le départ.

Vous avez sorti «Dame Sol» il y a peu de temps, pourriez-vous nous en parler?

Melan : C’est un morceau typique délire à l’ancienne. J’étais sur YouTube, j’écoutais des prods et je suis tombé sur une instru qui a fait vraiment beaucoup de vues, avec un grand nombre de rappeurs qui ont posé dessus. Je me suis dit « Je m’en fout, je fais de la musique » et j’ai pris une face B, écrit ce qui me venait en tête, et je me suis adapté. Si la prod me fait ressentir quelque chose, je m’adapte à elle,  mais il arrive que je fasse quelque chose de différent et que la prod s’adapte à moi. J’ai vécu un bon moment avec l’instru et j’ai enregistré le morceau.

Normalement ce titre est hors projet puis,au final, j’ai tout de même décidé de l’inclure dans le prochain album.

Donc le prochain album est en cours?

Melan : Tout a fait. Il est totalement fini, je suis sur l’album d’après.  Le prochain album s’appelle « Pragma », il est fini, masterisé. On est en train de travailler pour qu’il y ait des clips. On finit les visuels. On veut que ce soit carré. On veut éviter de donner une date et avoir trois mois de retard. Là, je suis dans les derniers mois de finalisation. La semaine prochaine je tourne plein de clips. J’en ai déjà deux et je vais en tourner trois autres. Je finis tout et après l’album sort.

Hesa : Quand tu parles de « La Vingtaine » à Melan, « Vagabond de la rime 3 » il est déjà enregistré et il est déjà en train de taffer sur « Abandon sauvage ». On en est là. Là on parle d’« Abandon sauvage » le dernier projet, mais il y a déjà un album de fini et un en cours.

Melan : Quand « Vagabond de la rime 3 » était fini, « Abandon sauvage » était fini aussi. J’avais fait un dossier avec 40 sons, et j’avais un dossier à droite pour les titres de « Vagabonds de la rime 3 » et un à gauche pour « Abandon sauvage ».

Justement comment choisissez-vous les morceaux qui vont aller dans un projet?

Melan : Les morceaux de « Vagabonds de la rime » sont plus éclectiques. Je me permets de partir un peu plus dans tous les sens, en mode mixtape. Je me fout qu’on me comprenne, que d’un morceau à l’autre ça passe d’une ambiance à une autre. Sur « Abandon sauvage », on a plusieurs ambiances aussi, mais le tout est plus cohérent. C’est un peu comme si j’avais mis les morceaux les plus travaillés dans « Abandon sauvage ». Mais, par exemple « Passant passe », est dans « Vagabond de la rime 3 » alors que c’est un morceau important. Avec tous les sons que j’avais, le but était de donner deux couleurs différentes et de choisir quel morceau était dans une couleur plus que dans une autre.

Ces choix vous les faites tout seul ou avec votre entourage ?

Melan : J’ai supprimé pas mal de morceaux, il y en a beaucoup qui sont passé à la trappe. Pour « Abandon sauvage », il y avait plein de morceaux qui ne se finissaient pas ou entiers, mais qui ne me plaisaient pas, donc qui ne sont nulle part. Je réécoute les titres avec mon équipe, chez Bast notamment, et c’est ensemble qu’on fait les choix. Je demande l’avis de mes potes.

Autre sujet, comment préparez-vous un concert?

Hesa : Ce n’est pas nous deux, c’est Melan. Avec Cap Dem et Melan cela fait 5 ans que l’on est ensemble. Nous on connait sa discographie par cœur et on est ses soldats. Des fois on essaie de le conseiller, mais le libre arbitre c’est lui qui l’a puisque c’est lui qui est marqué sur l’affiche.

Melan : Ce n’est pas vrai, vous me donnez votre avis et, s’il y a des choses que vous ne voulez pas faire, on ne le fait pas. On est une équipe !

Hesa: Oui, mais c’est toujours dans le but de le faire avancer lui. Et nous, on avance avec lui.

Melan : On est une vraie équipe. Comme il dit, cela fait 5 ans que nous sommes ensemble. J’avais 20 ans lorsqu’on a fait la première au Bikini (salle de concert à Toulouse). C’est la première fois que j’ai fait un concert solo sans être juste flagué « Omerta Muzik ». Tout Omerta Muzik était sur scène avec moi par contre. Sauf que c’était pour la sortie de « La Vingtaine », mon premier vrai concert à moi. Depuis ce premier concert, cela a toujours continué de la sorte. Maintenant, on monte un concert de manière naturelle. On enlève un morceau pour en rajouter un, on travaille des interactions sur des sons, des petits passages. En fait, le gros est déjà travaillé et on continue d’ajouter des sons donc, il y a toujours de quoi faire.

Et quelle est votre date rêvée?

Hesa : Notre date rêvée, c’est simple, et le lieu rêvé ce serait au stade de Toulouse avec BigFlo & Oli devant 23 000 personnes.

Melan : 11000.

Hesa : non ça c’est au Zenith, moi je te parle du Stadium, là c’est encore plus. Et nous, inch’halla, on fait la première partie !

Melan : Ne dis rien sinon ça ne va pas se faire.

Hesa : Peut-être que ça ne se fera pas, mais en tout cas pour la date rêvée c’est ce qui me vient à l’esprit: Stadium de Toulouse, 23 000 personnes, une demi-heure, boom !

Melan : Ce que je trouve ouf c’est qu’on a joué dans des toutes petites salles. Moi j’ai même joué dans la chambre de mon frère, dans un squat, alors qu’on faisait déjà des concerts devant 200, 300 personnes. Je te jure que ce que j’ai ressenti ce jour-là, dans sa chambre, alors qu’on ne devait être que 50, était incroyable ! C’était tellement le bordel que cela ne m’a jamais refait les mêmes émotions plus tard. Et ensuite, on ne va pas se mentir, quand tu fais un zénith et tout, il se passe un truc avec le public, il y a un coté réceptif. J’ai l’impression que des fois les gens, peut-être du fait que le public soit un peu plus large dans ce type de concert, il va moins te juger et être beaucoup plus à l’écoute. Et justement, le fait d’être moins jugé, face à des personnes à l’écoute, te donne l’impression que le public te donne plus de force. On a tendance à penser que la masse est un public de gogols, mais pas du tout. Ils jugent beaucoup moins. Ils reçoivent ce que tu envoies et te rendent la même chose, mais pas forcément bêtement (Hesa acquiesce) Ils ne vont pas se forcer a kiffer une musique qu’ils n’aiment pas, mais ne vont pas pour autant te juger. Alors que dans l’underground et l’indé, tu peux être avec des gens qui sont tous dans le même délire et qui écoutent la même chose que toi, mais ils vont être en train de jacter mal sur toi. Au final on se dit puristes et tout, on critique le commercial, mais on est dix fois plus renfermés sur nous-mêmes, beaucoup plus dans le jugement. Personne ne t’a forcé à aller au concert. Du coup, il y a un truc qui s’est passé au Zénith. L’impression que cela a marché tout seul.

Hesa : c’est trop ! Je vais t’avouer qu’on a fait le Zénith avec 11 000 personnes et la veille on était à Valence devant 80 personnes, cela fait bizarre ! Et le « Ouai » du public il n’est pas pareil. Cela fait des trucs dans ton corps qu’on n’avait jamais connu. C’était trop!

Melan : Par contre, là on vient de faire une soirée hyper underground et c’était le feu !

Justement, la soirée de ce soir et le fait d’être sur la mixtape de Dj Djel cela représente quelque chose pour vous?

Melan : Djel, au début je croyais juste que c’était le DJ de Don Choa, que je connais bien. Mais il y avait ce truc qui me titillait l’oreille, en mode « hum la Fonky… » La FF, cela me rappelle plein de choses. Et le fait que lui, Dj Djel, me demande de participer à sa mixtape c’est un putain d’honneur. Don Choa nous fait rencontrer Djel, Djel qui est le DJ de la Fonky Family, tout ce groupe, toute cette époque… Et ce mec te dit « Je veux un son à oit » !!

Il fait jouer la nouvelle génération, les gens de son âge, les gens plus jeunes. En fait, ce soir il y a tout le monde : des mecs de la Fonky, Boss One du 3e œil, Faf Larage, Daz le DJ d’IAM. C’est cool. C’est marrant parce que juste du fait d’être DJ, il est moins exposé et du coup peut se permettre de faire ce genre de projet. Si Akhenaton veut refaire un projet underground de la sorte, il va se retrouver avec 300 personnes, 600, 10000, etc. Djel peut continuer d’alimenter ce truc underground et il le fait. C’est le feu et c’est un putain d’honneur !!

Hesa : Et hormis ça, c’est un putain de gars ! C’est lui le Zidane et le Platini, pas nous.

Melan : Oui, on ne dirait pas ça si ce n’était pas un putain de gars ! Et c’est cool il y a un vrai respect mutuel.

Hesa:  Ce sont des tontons qui n’ont pas pris la grosse tête. Par exemple, Faf il pourrait l’avoir pris, mais non…

Melan : Et Boss One toujours assis sur le même tabouret au Molotov. Je suis trop content à chaque fois que je passe dans ce couloir et que je le vois.

Hesa : Ça tue, c’est l’esprit HipHop qu’on aime bien.

Concernant votre futur projet, le prochain pas celui d’après, quel est le premier titre qui a été choisi pour en faire partie et comment est-il né?

Melan : Hesa m’a envoyé une prod que j’ai kiffé. J’ai fait un son. Il y a trois couplets et trois refrains. On a clippé et on a fait un concept sur le clip. Et voilà.

« Un concept sur le clip », on ne peut pas ne pas en savoir plus?

Melan : ba regarde le clip ! D’ici à ce que l’interview sorte, il sera en ligne (rires)

On est en train de travailler sur les clips, la fin des visus, donc je ne sais pas encore si c’est « On fera genre » qui sortira en premier. C’est le deuxième son après l’intro, et ensuite il y aura… (Melan cherche le nom du morceau)

Hesa : Je ne sais même pas comment il s’appelle. J’attendais qu’il le dise parce que je n’arrive plus a m’en rappeler (rires)

Melan : On s’écoute, vachement tu as vu ! On passe notre journée à écouter notre musique (Melan rigole et cherche sur son téléphone. Avant de trouver, ça lui revient) « La route est longue »!! En fait j’ai fait tous les sons et une fois l’ensemble finalisé j’ai fait l’intro et l’outro. C’est en fait la même instru, que j’ai faite avec ma femme, et sur l’instru j’ai décidé de placer tous les noms des morceaux. Donc c’était mieux de le faire après, pour connaître ce qu’il allait y avoir dans l’album et notamment l’ordre des morceaux, même si nous l’avons changé par la suite.Normalement quand tu suis le couplet de l’intro et celui de l’outro tu as l’ensemble des noms des chansons. Je suis un peu autiste et je voulais faire ça (rires)

Hesa : C’est comme pour « La vingtaine » où il fallait lire les remerciements dans la glace, dans le miroir, car à l’envers dans le livret.

Melan : Comme on n’a pas fini le visu, on va le faire à l’envers aussi sur celui-là. Je vais marquer un mot et le mettre à l’envers.

Pour en revenir à la question, soit on fera « La route est longue », soit « On fera genre » pour le premier clip. En tout cas le premier son après l’intro sera « La route est longue ». Il sonne assez Old School. Ce n’est pas dark mais je ne sais pas comment le définir.

Hesa : « La route est longue » je le trouve plutôt joyeux.

Melan : Le refrain dit quand même « Ne mets pas la table, je biyave ma 8.6., je veux pas manger », il n’est pas positif pour autant !

Hesa : Mais en fait c’est un peu Ray Charles. Sur une musique dansante, il te parle de rupture « je ne veux plus te voir. No more, no more, no more » et tout le monde danse. Du coup la musique est joyeuse.

Melan reprend en chantant : « Laisse moi boire, je n’ai pas la dalle, quand ma vie glisse dans l’impasse »

Et Hesa continue : « Ce sera 8.6. dans la face »

Sur cette chanson que nous avons hâte de découvrir, nous terminons l’interview et remercions sincèrement les deux artistes pour le temps accordé et pour leur travail artistique.

Cet article a été rédigé par :

Passionnée de HipHop français et de musique à textes, en charge de la partie rap du magazine depuis mes 11ans. Également CEO d'un projet innovant dédié au HipHop.

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