Comme chaque année, Extended Player ne pouvait pas manquer la Fiesta des Suds, ce festival marseillais incontournable qui, depuis 34 ans, brasse les genres et les horizons avec une exigence constante de qualité.

Dans son communiqué, le festival est décrit comme « une oasis attendue et apaisée au milieu d’une actualité incertaine et agitée », mais aussi comme un événement qui « bouscule les codes et cultive le goût des contre-pieds ». Ce n’est donc pas un hasard si Youssoupha, après son concert, l’a couronné comme « le meilleur festival d’été… en octobre ». Et franchement, on ne peut qu’approuver : ici, la découverte musicale est reine, les performances sont sincères, puissantes, et toujours ancrées dans une démarche artistique forte.

Parmi les artistes qu’on avait hâte de voir cette année, La Valentina nous intriguait particulièrement. Passée par le Buzz Booster, elle éveillait notre curiosité depuis un moment. Il était temps de vérifier par nous-mêmes ce qu’elle avait dans le ventre.

Premier contact : une interview. Devant nous, une jeune femme solaire, souriante, pleine d’entrain, bien décidée à mordre dans la vie comme dans le rap. L’échange est fluide, franc, positif. Mais c’est quelques minutes plus tard, sur scène, que le choc se produit.

La Valentina se transforme. Littéralement. Sur les planches, l’énergie change, le ton se durcit, le regard se fait perçant. Son charisme devient presque intimidant. Le rap en espagnol, frontal, engagé, claque comme une évidence. Elle dénonce, interpelle, provoque. Et pourtant, cette force brute est constamment contrebalancée par une spontanéité presque enfantine. Lorsqu’elle sourit, elle illumine la scène. Quand elle twerke, elle électrise la foule.

Cette ambivalence, c’est toute la richesse de son personnage : une dualité entre la rage et la fête, entre l’agressivité du propos et la sensualité du geste. La voix tantôt suave, tantôt tranchante, porte des textes où se mêlent luttes, désir d’émancipation et fierté de ses racines. À travers son show, elle incarne tout ce dont elle nous a parlé juste avant : ses convictions, son alter-ego, et sa capacité à faire vibrer le public aussi bien par la parole que par le corps.

Alors avant de vous dévoiler cette interview exclusive, il est temps de plonger dans l’univers contrasté mais profondément cohérent de La Valentina.

On a souvent tendance à présenter les artistes par leur style, leurs origines, leurs projets. Mais j’aimerais qu’on commence autrement. Si tu devais te présenter sans dire ni ton nom, ni ton métier, tu dirais quoi de toi aujourd’hui?

Je dirais que je suis une salade de fruits avec des fruits exotiques qui viennent de Colombie et de très bonnes pommes françaises (rires)

Qu’est-ce qui te définit en ce moment, plus que la musique elle-même?

En ce moment-même, je suis à une étape de ma vie où je suis dans une recherche artistique où j’aimerais prendre plus mon temps, travailler l’intention dans chaque étape, qu’elle soit visuelle ou musicale. Chaque étape de mes projets, de ma musique, des singles et du travail que je fais en collab avec Tonio 8cho, mon producteur et manager. On est dans un moment d’équipe où on veut pousser plus loin notre recherche musicale et visuelle.

Et quand tu crées justement, c’est un acte de contrôle ou de lâcher-prise?

Franchement, c’est les 2. Parce que je ressens du lâcher prise dans le contrôle. Parce que, si c’est des choses qui sont carrées et structurées, pour moi, ça me fait du bien. Mais je travaille énormément aussi sur le lâcher prise, sur l’interprétation. Donc ma musique c’est un mélange des deux, vraiment.

Est-ce que la musique t’aide à comprendre ce que tu ressens, et à t’en détacher ?

Totalement. Elle m’aide à comprendre ce que je ressens. Des fois, elle amplifie des sentiments, des sensations, des traumas. Mais elle m’aide. C’est un exutoire, un outil pour moi de compréhension, pour aller de l’avant.

Et est-ce que tu auras un exemple de morceau qui aurait pu être un peu spécifique ou important dans l'écriture?

Oui, j’en ai deux. Un morceau qui fait partie de mon premier long EP « Del amor y otros demonios », le morceau éponyme du projet, et un morceau de l’avant dernier projet qui s’appelle « Not Jolie ». Les deux morceaux sont super importants pour moi.

Dans « Del amor y otros demonios », je parle de ce que je vais ensuite développer dans mon avant-dernier EP « Crimen y Castigo ». Je parle de toutes les choses qui m’ont fait du mal. Comment je les vois, et comment j’essaie de les embellir au travers de la musique et au travers de l’écriture pour aller de l’avant. « Del amor y otros demonios » ça part de l’interne, pour parler au général, sur des choses qui me sont arrivées dans la vie, qui sont arrivées également à des proches à moi.

Et dans « Not Jolie », qui fait partie de l’EP « Crimen y Castigo » où j’ai développé un alter ego (Rodion) qui m’a permis d’avoir confiance en moi. Je parle de toutes les choses que je n’accepte plus. Et en fait, « Crimen y Castigo »,  c’est un EP qui part de la souffrance pour aller vers la joie : accepter d’aller de l’avant. Ce morceau « Not Jolie », parle de toutes les choses que je n’accepte plus. Les choses que les gens me font, que le passé m’a fait, que la vie m’a fait vivre. Il raconte comment je dis « stop » à toutes ces choses pas belles. Je les laisse de côté et je vais de l’avant.

Cela vient confirmer ce que je disais tout à l’heure, que je suis dans une étape de ma vie où j’ai laissé plein de choses derrière moi. Je veux profiter de l’instant présent.

Et dans la façon dont on te définit musicalement, est-ce qu’à tout hasard, il y a une identité ou quelque chose qui a été un peu ton ADN, que tu remets en question aujourd'hui?

Pas tant que ça, dans le sens où en France, on va soit me catégoriser comme la Latina qui fait du rap, soit comme la rappeuse, la femme qui fait du rap. Aujourd’hui, j’ai appris à en jouer et à me réapproprier ces « clichés » de femme latina et de rappeuse. « Ouais je rappe » mais « ouais je fais du reggaeton aussi », et c’est deux choses qui me structurent. C’est « mon ADN » et je ne les abandonnerai pas. Il faut maintenant qu’on accepte les 2 côtés, et pas qu’on en efface un, parce que ça fait exotique et vendeur sur un article, ou l’autre parce que certains ont besoin de combler des quotas de femmes dans le rap.

J'imagine que ça a dû t'arriver de réécouter les toutes premières chansons que tu as faites. Quelles émotions tu ressens à ce moment-là et est-ce que tu t'étais projetée là où tu es maintenant?

Ça m’arrive de réécouter la musique que j’ai faite il y a longtemps. J’avoue, je suis très critique envers moi-même, donc, quand j’écoute, la première chose qui se passe dans ma tête, c’est : « hugh… merde ». Mais, le point positif c’est qu’avec Tonio on a fait du chemin. Si je repense à l’époque où on était enfermé dans un studio jusqu’à 5 h du matin, l’époque où on a décidé de tout lâcher : lâcher notre vie, notre job, nos études pour ça. Ba, aujourd’hui, « putain ! », on a fait un concert en Colombie, on a fait des concerts en dehors de la France ». Aujourd’hui, je suis là, je suis à Marseille. J’ai habité pendant 5 ans dans cette ville. Et, quand j’ai tout lâché, quand j’ai lâché mes études pour faire de la musique, que j’ai commencé à faire de la musique avec Tonio, je ne m’imaginais pas que je serais aujourd’hui à la Fiesta des Suds, dans un festival que je regardais depuis dehors parce que je n’avais pas les sous pour me payer des places. Aujourd’hui je suis programmée. Et, même si le chemin est encore long, c’est mieux, c’est déjà un truc de fou ! Et donc écouter ces maquettes dont j’ai un peu honte, finalement c’est un truc qui m’est cher au cœur parce qu’on a fait du chemin. Je suis fière de mon équipe et de moi-même pour ce qu’on a parcouru.

Et justement, comment ça se passe au sein de l'équipe et du collectif ? J'imagine que ça pousse à aller de l'avant ? Comment fonctionnez-vous?

Franchement, à la base, on est vraiment deux. C’est Tonio 8cho, producteur et manager, avec qui je fais toute ma musique, et moi-même.
Quand on a commencé à vouloir se professionnaliser, on a commencé à essayer de vouloir rencontrer des gens. Pour faire de la musique, il faut quelqu’un qui mixe, il faut des covers, il faut du stylisme, il faut de la déco, il faut du design. J’ai de la chance, j’ai trouvé des gens qui m’ont accompagnée là-dedans, dès les débuts. Au fur et à mesure j’ai réussi à créer une équipe qui me ressemble. Aujourd’hui, je suis très contente et très fière de pouvoir dire que j’ai des gens qui m’entourent et qui m’aident à structurer ma musique. Mon manager et producteur, ma DJ qui est aussi photographe, ma styliste, ma tourneuse, des maquilleuses avec qui je collabore, etc.
Petit à petit, l’équipe se solidifie et se structure.

Et tu es retournée en Colombie? Quel était l'impact tant personnel que dans la musique?

C’était les deux, parce que c’est la première fois que je retournais dans mon pays depuis ma naissance, et c’était pour la musique. Donc c’était vraiment mes deux rêves en un. Je n’ai fait que pleurer. Dès que j’ai mis un pied sur le sol colombien, j’ai chialé.
Avant, je ne réalisais pas, je n’osais pas le dire à voix haute parce que je me disais que ce n’était pas vrai, que ça n’allait pas arriver. Puis, pouvoir faire ce que j’aime, dans un endroit que j’ai tant rêvé, tant idéalisé, c’était une folie, un accomplissement de dingue. Le faire entourer, le faire avec mon équipe, ça c’était encore plus fou. Rester par la suite et profiter du pays, bah ça… N’en parlons même pas ! Mais ouais, c’était une étape de ma vie cruciale dont j’avais besoin. Ça a enlevé une petite épine dans le cœur de l’enfant d’immigré qui ne savait pas d’où elle venait. Donc ouais, vraiment incroyable.

Si tu allais sortir le morceau idéal prochainement, comment tu le résumerais? Par un mot?

En espagnol « Nuevo era »,  « nouvel air », « nouveau départ » : une bouffée d’air frais, une réflexion plus poussée. On comprend tout dans « Nueva Era » : la volonté de continuer à faire de la musique qui vient du cœur pour faire bouger les gens, les faire sourire, les faire pleurer. C’est la nouvelle ère, mais plus minutieuse, plus travailler, plus volontaire.

CET ARTICLE A ÉTÉ RÉDIGÉ PAR :

Léa Sapolin
Rédactrice en chef adjointe et webmaster d'Extended Player. Amoureuse du rap français et des bonnes punchlines, je pilote la section rap du mag depuis que j’ai 11 ans (oui, déjà !). En parallèle, je suis communicante freelance et chef de projet web, avec une expertise en e-commerce. Toujours connectée, toujours à l'affût des sons qui parlent et qui touchent !

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