Passionnée de HipHop français et de musique à textes, en charge de la partie rap du magazine depuis mes 11ans. Également CEO d'un projet innovant dédié au HipHop.

On vous a déjà parlé d’HipHop Society, ce rendez-vous musical marseillais de plusieurs mois qui mets les amateurs du genre dans une euphorie certaine. Cette fois, nous souhaitons revenir sur les Hangtime Awards 2018  qui ont eu lieu au café Julien à Marseille, il y a de ça deux semaines.

Le HangTime, c’est une émission de Radio Grenouille vieille de 10 ans, dans laquelle Mars Blackmn, Élodie Rama et Seb Geli vous présentent des artistes nationaux et internationaux, acteurs de la black music. Soul, funk, jazz, hiphop, breakbeat, afrobeat et electronica y sont représentés. Pour découvrir cette émission, optez pour la fréquence 88.8 ou pour le site de radio Grenouille le mardi à 19h.

Chaque année, les animateurs du HangTime établissent un palmarès des artistes les plus marquants (meilleurs lives, meilleurs albums). Pour nous faire vibrer encore plus, cette cérémonie est systématiquement accompagnée d’un live dans lequel des prix confectionnés par Don Bijoutier sont remis aux lauréats.

L’édition 2018 annonçait des guests de taille : La Chica, Teme Tan & JP Manova.

Ce soir-là, malgré le match de l’OM en cours, la salle était pleine : un miracle pour cette ville du sud où le cœur des Marseillais bat au rythme du ballon rond. N’étant pas vraiment amateur de ce sport, Extended Player a préféré se joindre aux présents et frémir face à la voix de La Chica, groover sur les mesures de Tété Tan, et évidemment, prendre part au concert de JP Manova, artiste que nous étions venus interviewer.

JP Manova est décrit comme le « Fantôme » du HipHop de par sa reconnaissance certaine dans le milieu, sans pour autant avoir fait acte de présence. On l’observait aux côtés de Doc Gyneco, Flynt ou encore Rocé il y a de ça 20 ans, pourtant son premier album a vu le jour en 2015 : un parcours atypique, mais idéal pour exposer la maturité de ses textes et de ses compositions sonores.

C’est d’ailleurs la pertinence de ses lyrics et son intégrité artistique qui ont motivé mon envie de partir à sa rencontre.

 

Interview de JP Manova :

 

Vous avez plusieurs cordes à votre arc, vous n’êtes pas uniquement auteur, ainsi, pouvez-vous vous présenter ?

J’ai fait beaucoup de métiers. Je me suis essayé à pas mal d’expériences dans le secteur tertiaire, et même un peu primaire, voir secondaire. La musique a toujours été, pour moi, une échappatoire : quelque-chose où je me permets d’être entier. Je n’opte pas juste pour une apparence, un jeu social où l’on prend un masque. Du coup, l’idée de se résumer en essayant d’être entier m’est assez difficile. Je peux dire que je suis auteur, compositeur, interprète, que j’aspire à injecter du sens et que je me sens artistiquement proche des gens qui disent des choses.

 

À ce sujet, dans une interview je vous ai entendu dire que vous n’êtes pas contre le fait qu’un artiste prenne position, mais qu’il n’est pas obligé de croire que c’est son rôle. Il y a en effet une différence entre donner du sens et prendre position, mais peut-on en savoir plus sur votre point de vue ?

Si je vis dans une société dans laquelle il y a beaucoup de maux, beaucoup de malaises, de choses qui ne sont pas conformes à l’idée que je me fais d’une société idéale, et si je pense vraiment avoir des solutions à cela, alors je ferais de la politique. Ou alors, j’écrirais pour le Courrier International, je ferais des éditos. C’est ça l’idée.

J’essaie d’influer, mais par contre je ne vais pas mettre ça dans du rap. Je fais le distinguo entre injecter du sens dans ses textes et me croire en mission politique ou en conquête d’esprit et de cerveau dans une mission corporatiste. J’ai la naïveté des artistes qui essaient d’avoir une dimension universelle. Je pense ne rien inventer au positionnement des artistes des années 30, 60, qui n’aspirent qu’à faire en sorte que le monde aille mieux. Dire les choses de cette manière me fait peut-être appartenir à la sphère du cynisme et des gens blasés. Ce genre de personne que je quantifie très bien et dont je comprends très bien le langage. Cela peut faire un peu Miss France, mais la portée artistique c’est faire de l’humain, faire quelque chose d’universel, fédérer autour du lien social, du lien du langage. Moi j’aime le fait qu’il y ait des gens noirs, blancs, arabes, et qu’il y ait plein de catégories sociales différentes à mes concerts, qu’il n’y ait pas que des mecs de quartiers, pas que des bobos. J’aime bien parler un peu à tout le monde.

 

De notre point de vue, un des rôles important du rap est de transmettre des valeurs, et transmettre des valeurs, quelque part c’est déjà prendre position, non?

On ne peut pas ne pas prendre position. Être contre une politique, ou même être apolitique, c’est déjà avoir une prise de position antagonique à ce qui est critiqué. Mais il y a une différence entre prendre position et s’en faire un fonds de commerce. C’est ce que je voulais exprimer.

 

Vous avez pris beaucoup de temps avant de sortir votre premier album, qu’est-ce que ce temps vous a apporté ?

Le fait d’avoir une approche concrète des choses qui restent assez surfaites pour beaucoup de gens qui écrivent des chansons et qui n’ont jamais vraiment travaillé, qui n’ont jamais vraiment touché le cambouis, n’ont jamais palpé la pression sociale. Et le fait de l’avoir vécu, d’avoir été dans le turbin et dans la matrice permet de savoir de quoi je parle. On m’a souvent proposé des CDI, j’ai toujours refusé sans savoir que j’allais faire un album, mais en me disant toujours que ce n’était pas ma place, que ce n’était pas mon délire, que j’avais envie d’autre chose pour moi.

 

Pouvez-vous choisir une chanson de l’album, éventuellement celle qui a été la plus longue à écrire, et nous raconter son histoire ?

Le morceau qui s’appelle “À quel point” dans lequel je parle de liberté. C’est le premier qui m’est venu à l’esprit. C’est celui qui m’a donné le plus de fils à retordre parce que c’est un morceau où je dis des choses que je ne maîtrise pas forcément. Je ne me sens pas spécialement libre. Et j’aspire à l’être. Au départ il y a eu plusieurs versions de ce titre. Je me disais “mais attends, la liberté c’est plus un chemin qu’un point d’arrivée. Ou alors, tu fais comme les autres, tu te mets en posture de surhomme”. Le fait d’avoir gambergé pendant toutes ces années de travail m’a permis de penser, de me détacher de l’idée qu’on se fait par rapport à son positionnement. Je n’ai pas le sentiment de me poser les mêmes questions que beaucoup de mecs qui sont de ma génération ou peut-être un peu plus vieux que moi, ou même un peu plus jeunes. Ils n’ont pas forcément eu une approche de l’oppression, n’ont pas forcément touché du doigt le manque de liberté. Au départ, je voulais écrire une chanson sur la liberté et au final, en me relisant, j’ai écrit une chanson sur la recherche de la liberté.

 

Pouvez-vous nous parler de votre intervention au lycée de Nice ?

Je peux en parler en différents termes. C’était une expérience très très riche en partage et en émotions.

Au départ on m’a proposé de faire un atelier, comme on me le demande assez souvent, mais là le thème c’était les génocides.  Les organisatrices avaient vu que j’avais déjà travaillé avec d’autres collèges, d’autres lycées. Elles avaient vu des restitutions dans lesquelles je faisais écrire des morceaux à des élèves, on les clippait et on les mettait en scène. Ça leur a plu et elles m’ont contacté.

Au départ j’étais assez réticent. Parler de devoir de mémoire et de questions liées aux génocides sur le plan humain et de la citoyenneté peut être intéressant. En revanche, sur le plan artistique, je n’ai pas envie, sous couvert d’utiliser les arguments séducteurs que sont le rap, de sensibiliser des gamins sur des questions qui ne sont pas de l’ordre de l’artistique.

Et j’ai finalement discuté avec elles. J’ai vu le travail qu’elles faisaient depuis plusieurs années avec d’autres artistes. C’est un travail très riche sur la construction humaine et sur la reconstruction au sortir des génocides, sur l’étude des différents génocides sans faire de fixette sur certains uniquement Il y a trois génocides qui sont reconnus : le génocide arménien, le génocide juif et le génocide rwandais. Elles développent une Énergie incroyable pour faire venir des historiens arméniens, juifs rwandais, des écrivains, à faire faire des voyages à leur classe.

Quand on parle de génocide on parle souvent de devoir de mémoire, mais elles, elles parlent beaucoup de comment ces génocides naissent, et pour le coup, on abordait la question d’une manière qui correspond franchement à ce que je fais : réfléchir à comment arrive-t-on à instaurer une pensée, à manipuler les cerveaux, à faire que les gens avec qui vous avez grandit et partagé des choses deviennent des étrangers pour vous, les déshumaniser. Il y a quelque chose en rapport avec l’apparition de la pensée unique qui est propre à tous les génocides : comment la propagande se monte, etc.

Dans le climat que l’on a actuellement, les tensions entre les communautés, les stigmatisations ethniques, les gens qui parlent de manière décomplexée, je trouvais le thème super intéressant. Et le résultat est impressionnant. Il y a des gamins de quartier, de la cité des moulins de Nice, qui sont tous, et avec des origines asiatiques, maghrébines, d’Afrique de l’Ouest, de France, niçois de souche, qui sont tous autour de ce truc-là, qui l’animent et le défendent corps et âme. Cela leur a donné des valeurs réellement profondes et humaines. Ils partagent des choses très fortes. Cela créé un groupe d’humains incroyable. J’ai encore pas mal d’échanges avec ces gamins et je pense que cela va durer. En fait pour moi c’est une preuve qu’il n’y a pas de désespoir à avoir pour les prochaines générations. Il y a juste à contribuer à leur donner les bonnes clés. Et je pense que le rôle de l’artistique aujourd’hui ça peut aussi être ça, sans être en mission pour le seigneur.

 

Pouvez-vous parler de vos futurs projets, notamment votre prochain album ?

Donc futur album, un album que je fais mijoter, poiroter, ressasser tant qu’on veut. Je fais tout chez moi en fait. Je suis plus ou moins connu pour mes textes ou pour mon rap, mais beaucoup de gens ne savent pas que je fais toutes les musiques moi-même, tous les mix moi-même. Et pour le coup, je prends beaucoup de temps à réaliser cet album. Ce je veux, c’est faire quelque chose de différent, comme tout le monde, mais justement, je ne veux pas faire comme tout le monde. Je me mets la barre haute. J’ai sorti un album il y a trois ans, j’ai vu des mecs sortir un album en 2, 3, 4 ou 6 mois. Moi il est sorti il y a trois ans et je tourne encore avec. On refuse des dates donc c’est peut-être que j’ai mis ce qu’il fallait dedans comme tissu pour fédérer ceux à qui cela devait parler. Donc je veux refaire au moins la même chose.

 

JP Manova nous glissera seulement que le seul featuring du prochain album sera Arthur H.

La soirée s’est poursuivie sur le vieux port avec les supporters de l’OM, euphorique après la victoire de leur équipe.

 

Nous remercions JP Manova pour le temps accordé et pour sa superbe prestation.

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