Vendredi 31 juillet, l’Été Marseillais consacrait sa Scène sur l’eau au rap avec une carte blanche confiée au Rat Luciano. Membre de la mythique Fonky Family, figure incontournable du rap marseillais mais aussi l’une des plus belles plumes du rap français, Le Rat faisait forcément partie des artistes que l’on avait envie de voir investir ce décor. D’autant plus en 2026, année de son grand retour avec Magma, son deuxième album solo, vingt-six ans après Mode de vie… Béton style.
Depuis le début de l’été, la programmation proposée sur le Vieux-Port colle d’ailleurs particulièrement bien à Marseille. Une soirée raï, du shatta, du rap, le Buena Vista Orchestra le lendemain… Les esthétiques et les publics changent d’une date à l’autre, avec une programmation populaire, variée et ouverte qui ressemble finalement assez bien à la ville et aux différentes influences qui la traversent. Tout le monde ou presque peut y trouver son compte. Et surtout, tout est gratuit.
Le cadre, lui, est difficile à battre. La scène est installée sur le Vieux-Port, face à l’Hôtel de Ville, avec Notre-Dame de la Garde qui se dessine derrière lorsqu’on regarde les artistes. Depuis les balcons de la mairie, la vue sur le public est impressionnante : une foule compacte s’étend loin devant la scène. Impossible d’avancer un chiffre sérieux sans estimation officielle, mais Marseille a clairement répondu présente.
La soirée commence par un karaoké rap avec quelques classiques de Jul, IAM, Diam’s et compagnie. À 20h30, Typhee ouvre véritablement les hostilités. Pile à l’heure. Le quart d’heure marseillais ne sera pas d’actualité.
Originaire du 4e arrondissement de Marseille, Typhee est accompagné de Mano, compositeur et ingénieur du son que l’on retrouve notamment au sein de La Marmite. Son rap est brut, avec parfois quelque chose qui rappelle Kofs, mais c’est surtout son grain de voix qui accroche. Une voix singulière, immédiatement identifiable, qui donne envie de tendre un peu plus l’oreille.
Il invite De Souza le temps de Ptit kawa, avant de reprendre seul son set. Typhee en profite également pour annoncer qu’il participera à la prochaine saison de Nouvelle École. Un peu plus tard, il rend hommage au Rat Luciano avec une réinterprétation de Mode de vie… Béton style, sur la même production mais réécrite avec ses propres paroles. Avant de lancer le morceau, il raconte qu’il n’aurait jamais imaginé un jour le jouer en première partie du Rat lui-même. Le symbole est forcément joli.
Le public est réceptif, même si beaucoup ne sont évidemment pas venus spécialement pour lui. Ça n’empêche pas Typhee de convaincre. Il fait partie de ces premières parties dont on retient le nom avec l’idée d’aller réécouter ce qu’il fait une fois rentré.
Après quelques minutes, 2 Bang fait à son tour un passage très bref sur scène. Difficile de compter précisément les morceaux tant le set est court, mais suffisamment pour imposer une voix grave qui prend immédiatement sa place. On le retrouvera surtout un peu plus tard comme backeur du Rat Luciano, mais ce passage lui permet aussi de montrer son propre univers. Là encore, on ira réécouter.
Missan bénéficie déjà d’une autre notoriété auprès du public. Les plus jeunes installés au premier rang connaissent les paroles et les reprennent quasiment dès les premières mesures. Pas forcément parce que son passage est meilleur que ceux qui précèdent, mais simplement parce qu’il arrive avec des morceaux déjà identifiés et un public qui l’attend.
Sa voix rocailleuse, presque enfumée, est immédiatement reconnaissable et ses morceaux ont cette capacité à rester rapidement en tête. Le Marseillais enchaîne les titres devant un premier rang très réactif et lance même un « Aux armes », repris par une partie du Vieux-Port. Il interprète également son morceau en featuring avec TK, mais sans TK. Petit regret : dans une soirée construite autour de Marseille et de ses connexions, son apparition aurait semblé assez naturelle.
Pendant le set, on remarque aussi une initiative particulièrement bienvenue de l’organisation : des personnes circulent dans la foule avec des distributeurs d’eau installés dans le dos et remplissent gratuitement des verres. En plein été marseillais, au milieu d’un public aussi dense, l’attention est loin d’être anecdotique.
Après Missan, en revanche, l’attente s’étire. Quinze minutes, puis vingt, et finalement près d’une demi-heure avant l’arrivée de celui que tout le monde attend. La playlist et quelques passages façon karaoké permettent de meubler : Belsunce Breakdown, entre autres classiques, fait évidemment réagir le Vieux-Port. Mais la sélection manque un peu de diversité et Le Son des bandits des Psy 4 de la Rime revient même deux fois dans la soirée. On se dit forcément que ces changements de plateau auraient pu être l’occasion de faire croquer quelques artistes supplémentaires. Marseille n’en manque pas. Un petit manque de fluidité qui reste toutefois à relativiser face à l’ampleur d’une soirée entièrement gratuite en plein cœur du Vieux-Port.
Puis la fumée envahit la scène.
Le Rat Luciano apparaît enfin.
Il envoie deux morceaux avant même de véritablement prendre la parole. Puis lâche une phrase qui résume assez bien la suite de la soirée : « On parle souvent des années qui passent, je vais parler des gens qui restent. »
Et des gens qui restent, il va y en avoir.
Sur scène, on retrouve la même équipe que lors de son passage au Jardin Sonore, avec notamment 2 Bang au backing. Le Rat déroule d’abord son propre répertoire, entre classiques attendus par ceux qui le suivent depuis plus de vingt ans et morceaux capables de parler à une génération plus récente.
Je suis Marseille, morceau phare de 13 Organisé qui réunit notamment Jul, SCH, Akhenaton, Shurik’n, Alonzo, L’Algérino, Fahar et Le Rat Luciano, fait évidemment partie de ceux qui rassemblent tout le monde. Le fameux « bang bang bang » résonne sur le Vieux-Port. Le rappeur préféré de nos rappeurs préférés a cette particularité assez rare : réussir à parler à plusieurs générations sans donner l’impression de courir après aucune.
Et son retour n’a rien d’un simple exercice nostalgique. Quelques mois après la sortie de Magma, Le Rat prouve encore qu’il reste pleinement inscrit dans le rap actuel. Son influence, elle, n’a jamais vraiment disparu.
Les invités commencent alors à défiler.
Don Choa est le premier à rejoindre son compère de la Fonky Family pour Petit bordel, puis Viens s’en aller, enregistré à l’origine avec Zaho, absente ce soir-là. Cannibale suit également. On comprend rapidement que les noms annoncés sur l’affiche ne sont pas venus proposer un mini-concert chacun : quelques morceaux, une apparition, puis la carte blanche continue de tourner autour du Rat.
L’arrivée de Rim’K déclenche l’une des réactions les plus fortes de la soirée. Le public s’enflamme dès son apparition. Le membre du 113 raconte connaître la Fonky Family depuis qu’il est minot, rappelle l’amitié qui les lie et demande au Vieux-Port une hola pour Le Rat Luciano.
Puis il balance Tonton du bled.
Évidemment, Marseille connaît.
Après quelques titres supplémentaires du Rat, changement d’ambiance un peu avant 23 heures avec l’arrivée de Hugo TSR, capuche vissée sur la tête et Saligo aux platines. Moins exposé dans les circuits les plus mainstream mais porté par un public particulièrement fidèle, le rappeur parisien était clairement attendu. D’autant plus que ses apparitions sur scène se font plutôt rares ces derniers temps.
Mais la soirée n’a pas encore livré son moment le plus symbolique.
Menzo, Don Choa et Sat rejoignent Le Rat Luciano.
Cette fois, c’est presque toute la Fonky Family qui est réunie sur la Scène sur l’eau pour Haute tension. Il ne manque que Pone et DJ Djel pour compléter la formation historique. Djel est lui aussi en concert ce soir-là dans le cadre de La Kermesse Festival.
La réunion reste suffisamment rare pour créer l’un des moments forts de la soirée. Une Fonky Family presque au complet, à Marseille, face au Vieux-Port : difficile de faire plus symbolique.
Et la famille marseillaise continue de s’agrandir avec l’arrivée d’IAM. Akhenaton, Shurik’n et Saïd rejoignent la scène pour Bad Boys de Marseille. Deux des groupes qui ont contribué à installer Marseille sur la carte du rap français réunis face au Vieux-Port, avec Notre-Dame de la Garde en arrière-plan : difficile de trouver décor plus approprié.
Pour le final, les frontières entre les différents passages disparaissent complètement. Rim’K et les autres invités reviennent rejoindre Le Rat et la Fonky Family sur scène pour Art de rue.
Et là, tout est à peu près résumé.
Plus de vingt-cinq ans d’histoire du rap devant Notre-Dame de la Garde, des artistes qui ont grandi ensemble, d’autres qui ont grandi en les écoutant, plusieurs générations dans le public comme sur scène, et Le Rat Luciano au centre de tout ça.
Quelques heures plus tôt, l’artiste était d’ailleurs déjà allé à la rencontre du public avec un pop-up store organisé au Marius, autour de Magma et de son merchandising. Une manière de faire durer le retour au-delà du seul concert.
On pourra regretter quelques longueurs entre les plateaux. On pourra aussi remarquer qu’au milieu de cette impressionnante succession d’invités, pas une seule femme n’est montée sur scène. Pour une soirée qui donnait à voir une large partie du rap marseillais et de son histoire, difficile de ne pas noter l’absence.
Mais le souvenir principal restera ailleurs.
Voir Le Rat Luciano célébrer son retour entouré de Don Choa, Menzo, Sat, Rim’K, Hugo TSR, IAM et d’une nouvelle génération de rappeurs devant un Vieux-Port rempli avait quelque chose d’assez rare.
Une carte blanche qui, au fil des invités, s’est transformée en véritable réunion de famille du rap marseillais.
Avec, au centre, l’une de ses plus belles plumes.
CET ARTICLE A ÉTÉ RÉDIGÉ PAR :
- Léa Sapolin
- Rédactrice en chef adjointe et webmaster d'Extended Player. Amoureuse du rap français et des bonnes punchlines, je pilote la section rap du mag depuis que j’ai 11 ans (oui, déjà !). En parallèle, je suis communicante freelance et chef de projet web, avec une expertise en e-commerce. Toujours connectée, toujours à l'affût des sons qui parlent et qui touchent !
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