Les meufs, dans le HipHop, ont de la gueule, du style et sont souvent multifonctions, pour ne pas dire «Couteau suisse» comme se définit KT Gorique, l’artiste dont nous allons parler dans cet article.

Pour rester «usuel», on va faire comme tout le monde et la comparer à ses consœurs femcee : comme Rêverie, elle a une dégaine que l’on reconnait de loin, comme Fanny Polly, c’est une grande danseuse. Et, comme elle-même, puisque finalement sa multitechnicité fait d’elle une énergumène unique en son genre, elle cumule les réussites : élue meilleure actrice et meilleure interprète pour son premier rôle dans le film «Brooklyn», championne du monde «End Of the Weak» (compétition internationale de freestyle rap), et… patati et patata. Ça suffira pour l’intro, vous l’aurez compris, KT Gorique fait partie de ce genre de filles qu’on pourrait facilement jalouser. Pourtant, il suffit de croiser son chemin ou de la voir sur scène pour que sa joie de vivre, sa niaque et sa gentillesse nous clouent le bec. Elle est comme ça KT Gorique, c’est une pile qui court et rappe partout, chargée positivement, pour réussir à te faire jumper en toute circonstance ! On se demande donc pourquoi elle n’est pas encore vraiment sous les projecteurs, mais ça, c’est encore un des mystères du rap game.

Dernièrement, elle a sorti deux clips, dont un avec Melan (artiste dont on vous parlait dans Cette interview), Kenyon et RootWords et un tout récent qui date d’avant-hier :

D’origine ivoirienne et italienne, les tonalités de ses albums transpirent la diversité culturelle et le besoin de rendre hommage à son ethnicité. L’ensemble est structuré comme les rappeurs suisses savent le faire, et l’aspect sauvage s’impose, comme seule une passionnée hyperactive sait le faire.

Mais trêve de présentations, puisque KT Gorique semble bavarde, donnons-lui la parole.

Pourrais-tu te présenter en une métaphore ?

Waaw, c’est difficile à expliquer avec une métaphore ! Je dirais que je suis une fusion entre Leeloo Dallas, la meuf du 5ème élément, et grande guerrière africaine comme la reine Amina. Tu voulais une métaphore, je t’ai plutôt donné une comparaison (rires).

Je donne ces deux exemples, car il y a ce côté d’avoir du caractère, de prendre position dans mes chansons et d’imposer quelque chose. C’est dans ce sens-là qu’il faut le comprendre.

On t’a entendu dire dans une interview «On évolue en même temps que sa musique. Aujourd’hui, je me sens bien, j’écris des choses plus positives». Du coup, qui es-tu maintenant et quel est l’impact musicalement ?

En fait, je suis toujours la même personne qu’avant. Mais, selon moi, nous sommes chaque jour meilleurs qu’hier. On apprend de chaque expérience. Nous sommes donc tous les jours différents du jour précédent puisque nous apprenons sans cesse et que cela se répercute sur notre quotidien et notre manière d’être.

Avant j’étais la même, mais je n’avais pas eu certaines expériences qui m’ont permis de mieux comprendre qui j’étais. J’écris toujours par rapport à ce qui m’arrive dans la vie. Donc forcément, ma manière de voir les choses évolue, et ma manière d’écrire évolue aussi.

Il y avait certaines choses de la vie que je comprenais différemment et qui me touchaient beaucoup. Par exemple, ce qui me rendait triste lorsque j’étais enfant ne me rend plus triste en tant qu’adulte, car j’ai compris l’impact que cela avait sur moi. J’ai compris comment sortir de certaines situations qui me rendaient triste, et aujourd’hui je n’en parle plus dans mes textes.

La période où je commençais à comprendre ces choses est la période à laquelle j’ai écrit « Ora », projet sous-titré « Il était une fois grandir ». Cela correspond à ce que je vivais sur le moment.

Justement, si on prend ces trois derniers projets «KUNTA KITA», «Ora» et «Tentative de survie», est-ce qu’il vous serait possible de trouver à chaque fois un mot pour les définir et les différencier ?

Le premier, «Tentative de survie» c’est plutôt une couleur qui reste dans la «Mélancolie» si je dois dire quelque chose de général, car il y a aussi des sons plus joyeux.

Le deuxième projet, la mixtape «Ora», c’est plutôt la «Prise de conscience».

Et la mixtape « KUNTA KITA », c’est vraiment l’« Affirmation ». D’ailleurs, je l’ai intitulée de cette manière car c’est le nom que j’ai donné à mon alter ego. C’est une manière de l’introduire au public. Même au niveau sonore j’ai évolué, j’ai trouvé mon univers à moi. Avant, j’avais tendance à ne faire que des sons HipHop ou que des sons Reggae. Je ne mélangeais pas les deux.  Dans KUNTA KITA c’est très mélangé. C’est l’affirmation tant de ma personnalité artistique que de mon univers sonore.

On t’a découvert sur scène et on a été subjugué par ton énergie. Par le passé, tu as été actrice, est-ce que c’est cette expérience qui t’a permis d’être à l’aise sur scène ?

En fait, c’est plutôt la danse qui m’a été utile. J’ai commencé la danse à 4 ans, j’étais vraiment toute petite. Je donnais même des cours jusqu’à 21, 22 ans.

Quand on danse, on s’entraine directement pour être sur la scène. Dans la musique, ce n’est pas automatique, on apprend déjà à être à l’aise en studio. Moi, dès petite j’avais des réflexes permettant de savoir comment se tenir sur scène. C’est donc l’inverse, parce que j’ai fait de la danse, j’étais à l’aise lorsque je rappais sur scène. Et c’est la danse et le rap qui m’ont permis d’être à l’aise pour jouer un rôle. Je n’avais jamais joué de rôle auparavant et n’avais aucune expérience dans ce domaine. Le film a été essentiellement tourné en impro et j’avais par contre l’habitude de l’impro, je me suis sentie à l’aise. Si on m’avait dit d’apprendre un texte par cœur, cela aurait été beaucoup plus dur pour moi.

Ça s’est passé dans ce sens, et aujourd’hui j’aime intégrer la danse dans mes concerts.

On parle souvent de tes réussites, mais à l’inverse, peux-tu nous parler de tes échecs et de ce que cela t’a apporté ?

En fait, il y en a eu plein. J’ai commencé à rapper à 13 ans. La première fois que je suis montée sur scène, j’avais 15 ans à peu près. Pendant des années, mes potes et moi tentions des trucs dans la musique et les gens ne nous calculaient pas. On se faisait même engueuler par nos parents. C’est des trucs classiques, tout le monde passe par là.

Pour mon premier album « Tentative de survie », j’ai eu plein de galères. Je n’en ai pas beaucoup parlé. Au début, j’avais commencé à enregistrer dans un premier studio. J’avais quelques morceaux, mais finalement ce studio a dû fermer. Après, je suis allée dans un second studio et j’ai dû recommencer. Deux semaines après j’ai eu des modules sur les cordes vocales. Je n’avais donc plus de son qui sortait de ma bouche… Pendant un mois je ne pouvais plus parler alors qu’au-delà du rap je suis quelqu’un qui parle tout le temps. Ça a été très dur pour moi. J’ai fait de la rééducation, j’ai récupéré ma voix et j’ai fini par réenregistrer. Mais là, j’ai découvert qu’il y avait eu un problème avec la technique. J’ai donc tout dû réenregistrer.

J’avais mille raisons de ne pas faire cet album, mais comme je le faisais avant tout pour moi, dans mon esprit, il n’y avait pas d’autre choix que de le faire. Malgré ces péripéties je ne me suis jamais dit « je vais arrêter ». La leçon à en tirer c’est donc qu’il faut persévérer et faire les choses pour soi-même avant tout. Un premier obstacle ne doit pas nous faire abandonner. Lorsqu’on est enfant, si on ne tombe pas plusieurs fois, on n’apprend pas à marcher. Donc quand on aime vraiment quelque chose il faut persévérer.

C’est vraiment une période où je me suis dit « L’univers tout entier ne veut pas que j’enregistre ». Mais « Fuck l’univers », je l’ai fait ! Et en 100 % indépendante. Si je devais le refaire, je le referais pareil. Travailler avec des amateurs m’a permis d’apprendre plein de choses que je ne savais pas faire. Ce que je faisais mal, j’ai pu le refaire mieux la fois d’après. En guise d’exemple : choisir quel est le morceau le plus judicieux à placer en premier est un choix que je faisais mal et que je fais différemment aujourd’hui. Tu ne peux pas avoir de méthode si tu n’as pas tenté plusieurs choses. L’approche qui fonctionne pour toi, c’est à toi de la trouver par l’essai.

Au final, le titre « Tentative de survie » correspond non seulement à la période dans laquelle j’étais et à tout le délire de l’album. J’étais dans la mélancolie et face à ces choses que je n’arrivais pas à surmonter.

Au final le bilan est positif.

Pour rester sur cette idée de valeur, pourrais-tu choisir une valeur et un de tes morceaux qui la défend ?

En fait j’aborde souvent plusieurs choses dans un même morceau. Je vais citer un morceau de mon dernier EP KUNTA KITA, le morceau « Wild ». Le thème c’est « Soi toi-même » envers tout ce que l’on peut te dire et tout ce que tu peux entendre, tout ce que l’on peut te faire croire. Personne ne saura mieux que toi même qui tu es, ce qui te plait, ce qui te fait du bien et vers quoi tu veux aller. C’est un peu ce que j’essaie de véhiculer dans le morceau. Il faut accepter que chacun soit unique, affirmer sa personnalité et être OK avec nous-mêmes plutôt que de vouloir être ce que la société veut que l’on soit. Il ne faut pas laisser les peurs des autres nous envahir.

Justement ce morceau a été remixé avec d’autres artistes. Peux-tu nous raconter comment ça s’est fait et comment s’est passée la rencontre ?

Ces trois artistes, je les connais depuis longtemps. Kenyon je dois le connaître depuis 2012 ou 2013. On s’est rencontré via End of the Weak. J’ai été championne en 2012 et Kenyon était vice-champion en 2011. Il avait participé en tant que champion de France. C’est une grande famille : les anciens participants reviennent soit en tant que juge, présentateur, ou tout simplement en tant qu’auditeur. Tout le monde se toise à cet évènement. J’ai croisé tellement de fois Kenyon que je ne saurais pas te dire quand était la première fois.

A ce moment-là, la présidente de End Of The Weak Suisse, qui est aujourd’hui ma bookeuse, s’occupait aussi du booking de Kenyon en Suisse. Donc on s’est croisé vraiment pas mal de fois et on se soutient mutuellement. On devait faire un morceau ensemble depuis longtemps, mais côté timing on n’avait pas trouvé le moment. On s’est rattrapé sur ce morceau.

Vu la prod de « Wild », la réussite du morceau, et le thème qui est universel et qui peut être abordé de plein de manières différentes, il fallait que je fasse un remix de ce morceau. J’avais envie d’inviter ces trois artistes qui ont un style et un univers bien distinct que j’adore.

Melan, je l’ai rencontré il y a 2, 3 ans. Il est venu faire une date en Suisse. Nous étions programmés le même soir sur cette date. On a super bien sympathisé, avec son DJ Hesa aussi. On s’est ensuite recroisé plusieurs fois et on a gardé contact. On s’était dit qu’il fallait trouver un moyen de poser ensemble.

RootWords c’est pareil. Lui il est américain, mais basé en Suisse depuis plusieurs années. On s’est croisé dans des soirées HipHop. Un musicien connaissait un de ses musiciens donc on s’est retrouvé tous ensemble. Ça doit faire depuis 2013 que je le connais maintenant. On s’est dit qu’il fallait qu’on fasse quelque chose ensemble. L’année dernière il a fait un gros festival à Genève, il m’a invitée sur scène. Il avait carte blanche et le concept était que ses musiciens rejouaient les morceaux des artistes invités pendant qu’il faisait un freestyle dessus. On avait fait « Wild » puisque c’est un de ses morceaux préférés de KUNTA KITA. Ce jour-là, je lui ai dit « On va faire un remix, tu seras dessus et je ne te laisse pas le choix » (rires). Il a répondu présent tout de suite.

Peux-tu nous raconter l’histoire du titre «Blasted», sa conception ? Et est-ce ta façon habituelle de concevoir les morceaux ?

Pour ce morceau, Kung-Fu Beats m’a envoyé l’instru. En général, soit j’ai tout de suite un gimmick ou une mélodie, le refrain par exemple, soit j’ai une première phrase, celle avec laquelle je commence le couplet ou qui me permet de commencer à écrire.

Cette fois-là ça s’est passé comme ça. J’ai eu la première idée direct. C’est le son qui me guide et qui me dit quoi faire. Au début, j’avais le « tchiki bam ». Ça tournait en rond dans ma tête. J’ai écrit le premier couplet direct, à partir de ce gimmick. Automatiquement j’ai eu à nouveau un gimmick en tête « Blasted Blasted », ça a donné le refrain. Ensuite j’ai eu envie de chanter. Tout est venu naturellement.

Ce n’est pas le cas de tous les morceaux. Des fois, je n’ai que le refrain et j’écris les couplets après. Cela m’est arrivé aussi de faire mes propres instrus, donc là, en effet, la première étape c’est l’instru.

Mais généralement cela vient de ce que la musique dégage.

Depuis un an, le processus est un peu différent : j’écris presque tous mes textes directement dans ma tête. Cela m’aide à être beaucoup directe plutôt que de me compliquer la vie à faire des rimes à des endroits où les gens ne voient même pas qu’il y en a. L’approche est différente et maintenant je préfère faire comme ça, mais ce n’est pas une obligation, ça dépend des jours et de la musique.

Dernière question : Y a-t-il des futurs projets en cours ?

Oui, je suis en train de bosser sur mon prochain projet : un album. Je taffe dur dur dessus et ça va venir prochainement. Je suis en plein processus de réalisation, mais je préfère ne pas trop en parler pour le moment.

Nous remercions KTGorique pour sa disponibilité, ses réponses et vous invitons vivement à découvrir son univers.

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Passionnée de HipHop français et de musique à textes, en charge de la partie rap du magazine depuis mes 11ans. Également CEO d'un projet innovant dédié au HipHop.

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