En écoutant quelques interviews de Makala A.K.A. Big Boy Mak et Varnish La Piscine A.K.A. Pink Flamingo, on comprend que la promotion en presse spécialisée n’est pas leur priorité, préférant rester concentrés sur leur musique qui n’a pas besoin d’une ribambelle de mots pour être décrite. Pourtant, à l’écoute de Radio Suicide, on ne peut s’empêcher de vouloir décrypter chaque aspect de l’album. Vingt et une pistes pour un feu d’artifice se projetant dans toutes les directions. Essayons d’y voir plus clair en écartant la lampe torche qui nous éblouit pour apercevoir les détails dont regorge ce disque.

John Travolta et Samuel Jackson

Oubliez tout ce que vous connaissez du rap, qu’il soit francophone ou anglophone. Ici, vous assistez à un film aussi absurde qu’une œuvre de Quentin Dupieux, où l’on vient perturber les codifications qui se sont ancrées lentement dans notre crâne pour en démonter chaque fondement. Si les samples de funk ont toujours fait partie de l’ADN Hip Hop, cela n’a jamais été aussi probant que dans un disque, au point d’en inciser le genre avec violence dans les instrumentaux. A dire vrai, le groupe  Funkadelic vient plutôt nous parcourir l’esprit plus que tout autre album de Hip Hop. Et, lorsque Monsieur La Piscine nous dit être un grand admirateur du travail de Pharrell et de Tyler, The Creator, on décèle des fragments d’inspirations, mais la structure dans son entièreté ferait un meilleur parallèle avec n’importe quelle pioche dans la discographie d’Outkast. Malgré toutes ces comparaisons grossières, on ne peut s’empêcher de trouver le projet unique, où la synthèse des genres se serait faite naturellement pour donner lieu à un produit neuf.

Un disque, certes régit sous la bannière de Makala, mais dont son compère Pink Flamingo aurait pu avoir, lui aussi, le droit d’apparaitre, car le garçon dispose d’un trône enveloppé d’une couche dorée semblable à ce dernier.  En plus de sa participation sur de nombreux couplets, personne d’autre que lui n’a eu la possibilité de toucher aux manettes des machines. Sans ces productions irrégulières, rien n’aurait été pareil. L’album dispose d’un emballage aux motifs resplendissants qui regorge de sonorités excentriques, voir fantasmagoriques. Les structures alambiquées de chaque morceau constituent ce fruit caché sous les entrailles lyricales de Big Boy Mak, celui qui confère ce jus succulent qui circule dans les veines du projet. Mais il serait malencontreux de négliger le charisme du guru qu’est Makala, disposant de lignes divaguant entre égocentrisme et histoire d’amour. Des thématiques, certes, classiques  mais qui sont traitées de façon cinématographique, avec un humour frôlant le burlesque, donnant forme à un monde imaginaire où l’aura du rappeur lui confère un effet aphrodisiaque envoûtant les femmes du monde entier et déstabilisant chacun de ses adversaires voulant lui barrer la route. Pour lui, il n’est pas question de réduire la gente féminine à un simple plaisir hédoniste, car il préfère leur mentir en s’inventant une vie de mafioso galant, devant combattre ses ennemis sans sortir le brolique face à eux, mais plutôt utiliser son regard de tueur pour les effrayer.

De telles narrations sont déductibles grâce à cet art du story-telling décousu, que ce soit lorsque ce dernier rentre dans le club tel un Pimp d’Oakland ou lorsque Varnish évoque ses passions meurtrières où il doit enterrer un énième corps en le transportant dans le coffre de sa Cadillac. Les clins d’œil à la pop-culture sont multiples et témoignent de leur part un sens aiguisé des références. Que ce soit Pulp Fiction ou la plâtrée de nanars des années soixante-dix qui rythment leurs nuits, telles que les productions abondantes remplies de faux Bruce Lee ou les Blaxploitation bourrées de testostérone reprenant l’héritage de Back Dynamite. Tout y passe et rien n’est laissé au hasard, se manifestant depuis des samples ou des bouts de mots. En nommant le disque Radio Suicide, on pourrait y voir une épopée auditive (nous rappelant l’EP Le Regard Qui Tue de Pink Flamingo) qui se déroule sur plus d’une heure. En témoigne par le jingle introduisant le morceau Savannah ou l’Outro qui ponctue la ballade par la fermeture d’un rideau rouge s’effondrant sur le sol, suivi de remerciements effectués par les personnages. Chaque variation parcourant les morceaux fait office d’interférence comme ces extraits de spots publicitaires qui viennent s’imprégner dans ce film aux scènes diverses se coupant sans crier gare.

La fièvre du samedi soir

Les deux antagonistes n’oublient pas d’accueillir des acteurs aussi loufoques qu’eux. Leur groupe, régit sous le nom de Superwak, se montrera de façon régulière. On pense à Slimka, déjà bien connu au sein de notre contrée, apparaissant sur l’alarmant King Pistol, ou bien Rico TK, l’anglophone du crew, venu nous parler de son dress-code pimpant sur Fashion-Week. Se rajoute le rappeur Ike Ortiz ainsi que quelques voix féminines venues apporter du relief à la réalisation. Peu de personnages donc, et cela pour une raison simple : Makala alterne entre des dizaines de flows. Quand le bonhomme ne débite pas des rimes en toute tranquillité, il va commencer à nous parler avec une nonchalance déstabilisante, puis il déversera son chant liquide et groovy pour nous faire gigoter sur des batteries funky, s’en fini par une envie de crier à l’oreille de l’auditeur pour imposer sa suprématie. Sans compter le travail fourni par son producteur pour infuser des filtres sur son timbre dans le but de le robotiser. Et si les ab-libs, qui sont devenus monnaie courante dans le rap jeu, venant dynamiser le flow parfois trop linéaire de certains rappeurs, elles sont ici remplacées par des bouts de samples imprévisibles soutenant chaque ligne de Makala. Mais les textes du rappeur ne doivent pas être négligés car, force de constater qu’il arrive à donner envie de s’imprégner du large lexique qu’il propose, ainsi que de ses formulations lui étant inhérentes. De par cette affirmation, on pourrait la justifier avec les contrôles effectués par des policiers en rollers ou encore ses relations tumultueuses avec les femmes qu’il embarque dans des rides nocturnes dont personne n’aurait idée.

 

Avec une arrogance bien placée, qu’ils arrivent transformés en autodérision, nous sommes face à deux gamins qui ne savent pas toujours ce qu’ils font. Pour autant, le produit final est l’un des plus aboutis dans le paysage francophone. Les vingt et une pistes ont chacune leur propre couleur qui se nuance entre elles sans tomber dans un bazar incohérent. Il suffit d’écouter ce triptyque qu’est Brigitte Barbade, allant dans des directions variées en seulement trois minutes trente, et cela sans nous perdre. Il est impossible de résumer l’ingéniosité de l’album en seulement quelques lignes, Varnish l’explique d’ailleurs très bien lorsqu’il dit que sa musique parle à sa place. Alors, tous ces mots que je vous étale crée une énorme contradiction et pourtant, l’envie d’extraire une quelconque essence de cette œuvre a de quoi me démanger. Ne vous méprenez pas, le mieux qui vous reste à faire est de passer ces notes musicales en boucle pour comprendre chaque petit détail qui rythme le projet.

 

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