Il y a des concerts auxquels on vient pour découvrir. Et puis il y a ceux auxquels on revient presque comme on retrouve un endroit familier.
Ärsenik, pour moi, fait partie de la deuxième catégorie. Quand une date passait à portée de route et que je pouvais y être, j’étais généralement au rendez-vous. Au fil des années, certains détails étaient devenus familiers : les regards entre Calbo et Lino, une phrase lancée par l’un et rattrapée par l’autre, les vannes, les silences, les fameux « tchh tchh ».
Et depuis longtemps déjà, leur petit frère T.Killa avait lui aussi trouvé sa place sur scène. Chez Ärsenik, finalement, tout a toujours été une histoire de famille.
Alors forcément, le 19 septembre au Dodu, avant même que Lino n’apparaisse, Calbo est déjà dans toutes les conversations.
Le Dodu, obscur mais jamais froid
Le Dodu a quelque chose de presque souterrain. Une salle sombre, resserrée, sans grand échappatoire visuel. Même sur la terrasse, l’horizon ne s’ouvre pas vraiment. On reste à l’intérieur du lieu, dans une sorte de bulle un peu brute.
Et pourtant, rien n’y donne envie de se replier sur soi. C’est même tout l’inverse.
La configuration rapproche les gens. On se croise, on se reconnaît, on échange. Il y a quelque chose de très collectif dans cette obscurité-là, comme si le lieu obligeait presque les présences à se rencontrer.
Pas un cocon douillet. Plutôt un refuge un peu rugueux où celles et ceux qui sont venus pour la même chose finissent naturellement par se retrouver.
Et, finalement, ça va assez bien à Ärsenik. Parce qu’eux aussi jouent beaucoup sur ce contraste.
À première vue, il y a l’impact. Des voix immédiatement reconnaissables, une manière de poser qui impose sa présence, des textes qui ne cherchent pas à arrondir leurs angles. Sur scène, tout semble solide, frontal, presque massif.
Et puis il suffit de les regarder quelques minutes pour que l’image se fissure. Lino plaisante, T.Killa sourit, les regards circulent, les vannes partent dans tous les sens.
Il y a chez eux quelque chose de profondément chaleureux, presque solaire, qui contraste avec la densité de leur musique.
Ce soir-là, c’est encore plus évident. Lino et T.Killa semblent connaître une bonne partie de la salle. Les bonjours se lancent depuis la scène, les visages sont reconnus, quelques mots traversent le public. Par moments, on a moins l’impression d’assister à un concert que de s’être glissés dans une réunion de famille élargie.
Et c’est peut-être aussi ça, Ärsenik : une musique qui arrive avec du poids, et des hommes qui, eux, arrivent avec le sourire.
Relo et Picrate : Marseille sans filtre déformant
Avant eux, Relo s’installe sur scène, accompagné de Picrate, de Carpe Diem.
Relo, on le suit depuis longtemps chez ExtendedPlayer. Parce qu’il possède cette qualité rare : savoir raconter Marseille sans la maquiller, mais sans l’enfermer non plus dans ses clichés les plus sombres.
Dans une interview accordée à ExtendedPlayer en 2020, il résumait lui-même son rap comme quelque chose situé « entre les faits divers du JT et la carte postale ». Et c’est probablement la meilleure manière de le définir.
Il peint sa ville depuis l’intérieur, avec ses contradictions, ses aspérités, ses moments de lumière, ses réalités plus dures aussi. Il ne noircit pas le tableau pour lui donner du relief. Il n’a pas besoin de le faire.
Sur scène, cette justesse fonctionne immédiatement. Le public adhère, et Relo fait rapidement l’unanimité.
À ses côtés, Picrate est avant tout là pour le back. Il soutient les morceaux, reprend certaines phrases, renforce les passages qui en ont besoin. Mais c’est surtout lorsqu’il quitte ce rôle pour chanter certains refrains que sa présence prend une autre dimension.
Et là, ça fonctionne particulièrement bien.
Picrate sait vraiment chanter, et ces respirations mélodiques apportent quelque chose de très juste au live de Relo, sans casser son univers ni chercher à le transformer.
Mais leur complémentarité se joue aussi ailleurs : dans les transitions, justement.
Les vannes entre Relo et Picrate sont presque un fil rouge du concert. Ils se cherchent, se répondent, se chambrent, et cette complicité très travaillée donne du rythme au live entre les morceaux. Ça fait partie du spectacle à part entière, au même titre que le back ou les refrains chantés.
Relo reste évidemment seul au centre de son répertoire, et Picrate n’est pas là pour devenir une deuxième voix équivalente à la sienne. Mais il est devenu un véritable partenaire de scène : un backer solide, capable d’apporter du chant quand il le faut, et surtout de nourrir cette dynamique à deux qui rend le show particulièrement vivant.
Un concert d’Ärsenik, ça ne s’écoute pas. Ça percute.
Puis Lino arrive. Et très vite, quelque chose se remet en mouvement.
Un concert d’Ärsenik ne s’est jamais résumé à une succession de morceaux. Les voix ont cette présence immédiatement reconnaissable, une manière de poser chaque mot avec du poids, de la précision et une forme d’autorité naturelle.
Lino possède notamment cette voix qui, même lorsqu’il parle, semble déjà chargée de tout ce que l’on connaît de lui. Un timbre qui suffit parfois à faire revenir des années de rap français en quelques secondes.
Mais sur scène, Ärsenik ne repose pas uniquement sur les voix. Il y a aussi DJ Noise.
Présent depuis des années, il fait pleinement partie de l’identité du live. Les scratches, bien sûr, mais aussi ces détonations, ces impacts, ces explosions qui ponctuent les morceaux.
Ils ne sont pas là comme de simples artifices. Ils viennent souligner un mot, prolonger une image, accentuer une tension, donner davantage de poids à une phrase. Parfois, on a presque l’impression que le son vient frapper un point précis du texte pour l’enfoncer encore un peu plus profondément.
Noise ne remplit pas les silences. Il leur donne du relief.
Et tout cela produit quelque chose de profondément physique. Les bras se lèvent, les corps suivent, les morceaux que l’on connaît parfois depuis plus de vingt ans prennent soudain une autre densité.
C’est probablement ce que j’ai toujours cherché dans leurs concerts : une forme d’exutoire. Une heure pendant laquelle tout ce qui encombre la tête passe derrière le son, les mots et l’énergie de la salle.
À la fin, je ressors littéralement épuisée. Mais plus légère.
Quand l’absence prend une forme
C’est aussi probablement pour cela que le départ de Calbo a laissé chez moi un vide aussi particulier.
Bien sûr, il y a l’artiste : sa voix, ses textes, son humour, son charisme.
Mais quand on a vu les deux frères ensemble plusieurs fois, on comprend aussi que leur force scénique ne résidait pas simplement dans l’alternance de deux couplets.
Calbo et Lino avaient développé un langage à deux. Une façon de se répondre, de se provoquer, de compléter la phrase de l’autre avant même qu’elle soit terminée. Une manière aussi de faire rire la salle d’un regard.
Alors aujourd’hui, l’absence de Calbo a presque une forme.
Elle apparaît dans une phrase à laquelle on attend instinctivement une réponse, dans une vanne qui aurait probablement entraîné la sienne, dans certains silences, dans ces endroits précis où la mémoire du concert d’avant vient presque se superposer à celui qui se déroule devant nous.
On sait où il devrait être. Et il n’est pas là.
Ne pas effacer le vide
Mais Lino, T.Killa et DJ Noise font quelque chose de particulièrement juste : ils n’essaient pas de recouvrir cette absence. Ils jouent avec elle.
Calbo revient par fragments. Sa voix traverse certains passages. Son nom surgit dans les scratches de Noise. Un « Rest in peace ». Un « tchh tchh ». Quelques secondes.
Des éclats de présence glissés dans le live, sans jamais faire semblant.
Parce que continuer à faire vivre Ärsenik ne peut pas consister à gommer celui qui en était l’une des deux voix.
Et surtout, ils refusent de transformer la soirée en cérémonie funèbre. L’émotion est là, énorme, impossible de ne pas la sentir. Mais elle n’avale jamais le concert.
À un moment, Lino évoque même une minute de silence. Puis l’humour reprend le dessus. Une minute, finalement, c’est long.
Alors on ne s’enferme pas dans le silence. Les bras se lèvent. Calbo est là dans toutes les têtes. Et le concert repart.
Continuer
J’ai pleuré plusieurs fois ce soir-là. À certains passages de sa voix, à certains morceaux, à quelques « tchh tchh » qui ont soudain eu beaucoup plus de poids qu’avant.
Mais j’ai aussi retrouvé autre chose : cette tension dans le corps, cette énergie qui s’accumule puis se libère, cette sensation de laisser quelque chose derrière soi dans la salle.
Je pensais qu’une partie de cela était partie avec Calbo.
Lino, T.Killa et DJ Noise ne m’ont pas rendu le concert d’avant. Et heureusement.
Ils ont trouvé une manière de continuer sans nier ce qui manque. De laisser vivre ces morceaux sans transformer Calbo en souvenir figé. De faire du passé quelque chose qui circule encore dans le présent.
Nous, dans la salle, on ressent le manque.
Eux montent sur scène avec.
Et malgré tout, ils continuent à nous offrir cette énergie.
Alors merci. Merci Lino, merci T.Killa, merci DJ Noise. Merci de continuer à faire vivre cette histoire de famille.
Finalement, le titre avait peut-être déjà tout dit il y a vingt-quatre ans.
Quelque chose a survécu.
Tchh tchh.
CET ARTICLE A ÉTÉ RÉDIGÉ PAR :
- Léa Sapolin
- Rédactrice en chef adjointe et webmaster d'Extended Player. Amoureuse du rap français et des bonnes punchlines, je pilote la section rap du mag depuis que j’ai 11 ans (oui, déjà !). En parallèle, je suis communicante freelance et chef de projet web, avec une expertise en e-commerce. Toujours connectée, toujours à l'affût des sons qui parlent et qui touchent !
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